mercredi 10 août 2011

La littérature et la morale par Didier Fessou - Le Soleil - 7 août 2011

Il y a cinquante ans, Céline mourrait d'une rupture d'anévrisme. Aujourd'hui, il est l'auteur le plus étudié dans les universités hexagonales. Considéré comme le plus grand écrivain français du XXe siècle. À l'égal de Marcel Proust. La raison de cet engouement? Il a montré qu'il existait une autre façon d'écrire. Céline, c'est une ardente vitupération. C'est un rendu émotif irrésistible. C'est une langue populaire robuste, vibrante, mordante. Et souvent furieuse. Un cocktail de drôlerie, d'indignation et d'intelligence. Ajoutez à ça le sens de la formule. Percutante et définitive. C'est lui qui a traité Jean-Paul Sartre d'agité du bocal.

Longtemps directeur de Libération, Serge July lui a rendu cet hommage : « Sartre était le parrain de Libération. Je suis de la génération élevée dans l'existentialisme, mais pour le style du journal, qui s'est démarqué de celui des autres journaux, il faut remonter à Céline, car c'est lui qui a écrit pour le peuple, qui a écrit en langage parlé. C'est lui le premier, c'est lui la révolution

Céline a su transposer le langage parlé dans l'écrit. Ce qui n'est pas à la portée de tout le monde tellement c'est difficile. Sa façon d'écrire a bouleversé la littérature. Pour toujours.
Témoignage de Simone de Beauvoir dans La Force de l'âge : «Le livre français qui compta le plus pour nous en 1932, ce fut le Voyage au bout de la nuit de Céline. Sartre et moi en savions par coeur un tas de passages. Son anarchisme nous semblait proche du nôtre. Il s'attaquait à la guerre, au colonialisme, à la médiocrité, aux lieux communs, à la société, dans un style, sur un ton qui nous enchantaient. Céline avait forgé un instrument nouveau : une écriture aussi vivante que la parole. Sartre en prit de la graine. Il abandonna définitivement le langage gourmé dont il usait

Sartre a dit qu'il aurait aimé écrire le Voyage. On ne lit pas les romans de Céline, mais on les vit. Avec ses tripes. Deux d'entre eux se démarquent : Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit. Le chef-d'oeuvre, à mon avis, c'est Mort à crédit et ses nombreux points de suspension. Faisant du texte une dentelle. Le premier d'une trilogie avec Casse-pipe et Guignol's band. Pour d'autres, son livre majeur est Féerie pour une autre fois.

Dans le cadre des Célébrations nationales 2011, un bric-à-brac commémoratif à la française, les organisateurs avaient retenu le nom de Céline. En janvier, l'implacable chasseur de nazis Serge Klarsfeld exigea le « retrait immédiat » de Céline. Avec un courage et une autorité dont on ne le soupçonnait pas, le ministre Frédéric Mitterrand rétropédala : « Après mûre réflexion, et non sous le coup de l'émotion, j'ai décidé de ne pas faire figurer Céline dans les Célébrations nationales. C'est une inflexion que j'assume pleinement.» La raison du charivari ? Céline a éructé des pamphlets violents, abjects, nauséabonds, dans lesquels il donnait libre cours à son racisme et à son antisémitisme : Bagatelle pour un massacre en 1937, L'École des cadavres en 1938 et Les Beaux Draps en 1940. La légende veut que ces livres soient interdits de publication. C'est faux. En 1957, Céline faisait cette confidence au journaliste suisse Albert Zbinden : « Je ne renie rien du tout... je ne change pas d'opinion du tout... j'émets simplement un petit doute, mais il faudrait qu'on me prouve que je me suis trompé, et pas moi que j'ai raison.» Ces trois livres n'ont jamais été réédités. Et la succession de Céline s'y refuse obstinément.

En mars 2009, soliloquant sur la bibliothèque idéale, j'avais émis le voeu que ces trois textes soient accessibles. L'oeuvre d'un écrivain forme un tout. Pour se forger une opinion, il faut avoir accès à ce tout. Réaction cinglante et déplacée d'un distingué confrère montréalais. Lis ce que dois. À Paris, de nombreuses personnes demandent la réédition de ces livres. Parmi elles, David Alliott. Il signe Céline, idées reçues sur un auteur sulfureux, un essai de 176 pages publié par Le Cavalier Bleu. Si vous ne deviez lire qu'un seul ouvrage sur Céline, lisez celui-là. Il est brillant, il n'est pas trop long, il maîtrise son sujet. Et Alliot n'élude pas la question du racisme et de l'antisémitisme de Céline. Constatant que Céline donne « un désir de littérature » aux jeunes, l'universitaire Henri Godard réclame lui aussi la réédition des pamphlets : « En confrontant les lecteurs qui ne les connaissent encore que de seconde main à leurs pages les plus insupportables mais aussi en leur révélant des morceaux qui sont du meilleur Céline, leur réédition les amènera à clarifier les idées qu'ils se font des rapports de la littérature et de la morale.» Chez Gallimard, il publie Céline. Une opulente biographie de 608 pages. Qui se dévore comme un roman.

Didier FESSOU
Le Soleil, 7/8/2011.

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