mercredi 13 juillet 2011

Madame veuve Céline par Etienne de Montety - Le Figaro - 27 juin 2011

Le 1er juillet 1961 mourait à Meudon l'auteur du « Voyage au bout de la nuit ». Cinquante ans plus tard, sa veuve, Lucette Almanzor, vit toujours dans la même maison, entourée d'amis et de souvenirs.

Si Toto le perroquet pouvait rédiger ses Mémoires, il raconterait les dimanches à Meudon chez Lucette Almanzor, Mme veuve Céline. Le rituel est immuable : on arrive en fin d'après-midi, on entre dans un salon aux murs recouverts de liège, où sont piqués des croquis de chats et des photos de l'écrivain. Puis on passe à table au milieu de ce sympathique bric-à-brac de vieille dame. On dîne sur ses genoux ou on pose son assiette sur la table basse. Les chichis sont laissés à la porte. Les autres hôtes des lieux, un chat de rencontre et un mâtin pas très présentable, viennent vous saluer. François Gibault, ami fidèle de la maîtresse de maison, a apporté le dessert et des nouvelles de la cour et de la ville : vie politique, actualité heureuse, chronique de l'Académie française.
Devant la vieille dame, la télévision est allumée mais le son est éteint. Au babillage de Michel Drucker ou de Harry Roselmack, Lucette Almanzor préfère la conversation de Me Gibault. Cette semaine, il lui apprend que le comédien Sagamore Stévenin (fils de Jean-François, qui fut un familier de Meudon) projette d'adapter en dessins animés la bande dessinée du Voyage faite par Jacques Tardi. Il manque juste au jeune homme dix-neuf sous pour faire un franc. « Pour Céline, y a jamais d'argent », dit Lucette.
Elle a parlé posément, sans animosité. Ses grands et beaux yeux sont tournés vers la fenêtre qui ouvre sur une vue imprenable. En contrebas de la colline de Bellevue, derrière le rideau d'arbres, c'est la Seine et l'île Seguin. Plus loin, Paris et la tour Eiffel. Céline a décrit l'endroit comme on ne pourrait mieux le faire : « Cependant Paris s'impose... tout Paris en face, en bas...... les boucles de la Seine... le Sacré-Coeur, très au loin... tout près Billancourt.... Suresnes sa colline... Puteaux entre deux... des souvenirs, Puteaux... le sentier des bergères... d'autres souvenirs le mont Valérien... »
Elle est allongée, fatiguée de porter le siècle - elle s'approche à petits pas des... Est-il bien séant d'exposer une dame aux rigueurs de l'état civil ? En cette fin d'après-midi, son corps gracieux qui a tant dansé, demande grâce ; alors Lucette reçoit comme jadis Juliette Récamier et Louise de Vilmorin. Nabe et Frédéric Vitoux ont leurs habitudes. François-Marie Banier est venu un temps, amené par Angelo Rinaldi. « Toto ne les aimait pas, décrète-t-elle. Ils venaient me voir quand François Gibault n'était pas là. » C'est ainsi en littérature depuis cinquante ans : les céliniens ne font pas bon ménage avec les proustiens. Mais tout le monde est le bienvenu.

Une « fort jolie jeune femme toute simple »
« Un jour Patrick Besson est venu, accompagné d'une fort jolie jeune femme, toute simple. Nous nous sommes très bien entendues... » La « fort jolie jeune femme toute simple » s'appelait Carla Bruni, amatrice de danse et de l'oeuvre de Céline. D'un château l'autre...
Dès les années cinquante, on venait chez Céline chercher une atmosphère. Justement, bien avant Carla Bruni, c'est Arletty qui fit le pèlerinage, accompagnée de Michel Simon. Montaient souvent la côte des Gardes Roger Nimier, Albert Paraz ou Pierre Monnier, autant de fidèles avocats de Céline dans la République des lettres qu'avaient outragée ses pamphlets. Loin de Saint-Germain, ils l'écoutaient vitupérer son époque de sa voix de prophète brisé. Céline s'est installé avec Lucette à Meudon en 1951, au lendemain de son amnistie par un tribunal militaire. Après les errances de la guerre, il a posé ses valises et ses visions dans cette grande maison de Seine-et-Oise. Sitôt installée, Lucette a posé sa plaque : « Lucette Almanzor, danses classiques et de caractère ». Et Céline, qui n'a jamais cessé d'être médecin - et médecin des pauvres -, a ensuite mis la sienne : « Docteur L.-F. Destouches, docteur en médecine de la Faculté de Paris ». « Les plaques ont été volées ; les gens sont fétichistes », dit Lucette.
À cette époque, Claude Gallimard, pressé par Nimier, fit de Céline un auteur maison et le succès revint. Et avec lui le tapage : Céline, génie ou monstre ? Cette question, Lucette l'esquive d'une pirouette. Elle a donné des cours de danse jusqu'à plus de 80 ans et se souvient de ses élèves comme si elles avaient toujours 16 ans. De Judith Magre et de sa soeur, et des filles de Claude Gallimard, Françoise et Isabelle. Sans parler des innombrables petits rats de la banlieue ouest, venant faire des entrechats chez Mme Almanzor, au milieu des animaux de la maison. Sur chacune elle est diserte. Attendrie. Mais veut-on la faire sortir de ses gonds ? On lâche alors le nom de Ludmilla Tcherina. « Ce n'était pas une danseuse, c'était une comédienne qui dansait. Et mal. »
Est-ce ça qu'on appelle une pointe ? Aujourd'hui encore la maison porte la trace des activités de l'hôtesse. Au fond, on trouve une vaste salle de danse et à l'étage une salle de gymnastique où les barres fixes sont encore là, même si Lucette ne pratique plus depuis quelques lustres.
La soirée suit son cours. Le soleil tombe sur la Défense. Si les arbres et les herbes n'avaient pas poussé, on pourrait croire le temps immobilisé. La maison de Meudon est celle d'un professeur de danse à la retraite plutôt que celle d'un écrivain. De Céline point, ou si peu. Un incendie en 1968 a détruit ses livres de médecine, ses dessins d'anatomie, ses manuscrits. La pièce où l'auteur du Voyage travaillait est désormais une cuisine. Et pourtant Céline est partout, par la fidélité d'une femme à sa mémoire.
Parle-t-on à Lucette des éclats de voix qui ont accueilli l'idée de mettre Céline aux commémorations nationales ? Elle ne commente pas. L'homme de sa vie a connu l'indignité nationale et la confiscation de ses biens. Alors un livre, un tintamarre de plus... Elle sait bien qu'elle a attaché sa vie à une tornade, aussi n'est-elle pas surprise que le vent souffle de temps à autre. Quand ça s'agite, elle ne répond pas et se plonge dans ses souvenirs, Marcel Aymé, Gen Paul, les amis de la bande de l'avenue Junot, Paul et Hélène Morand.
Quand le soir est arrivé, on prend congé. La voix stridente du perroquet Toto nous raccompagne sur la route des Gardes : « Faut faire dodo. »

Etienne De MONTETY
Le Figaro, 27 juin 2011.

Photo : Lucette Destouches et François Gibault

7 commentaires:

  1. On peut souhaiter à Lucette de vivre centenaire mais une question se pose forcément: que va devenir la maison aprés ? on imagine bien les promoteurs immo sur l'affaire, vu l'emplacement...quant à créer un musée en ces lieux.....

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  2. Sans doute deviendra-t-elle "Maison d'écrivain", labellisée comme telle par le ministère de l'Aculure...(mais non, je rêve et je plaisante ! : un "musée Céline" ? vous voulez rire ! : ce serait à coup sûr l'incendie de ce malheureux pavillon pour la seconde fois !).

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  3. Faut pas rêver ni plaisanter avec çà !

    « …Tout est parti d’une initiative de l'écrivain et critique littéraire Angelo Rinaldi, un célinien parmi d’autres, le talent en plus, qui craignait une transformation ou la disparition de la maison et plaida donc sa cause auprès de qui il fallait. Une commission du ministère de la Culture donna alors un avis favorable pour inscrire le pavillon à l'inventaire des Monuments historiques comme " lieu de mémoire ". Las, Christian Sautter, préfet de la région d’Ile-de-France et ancien secrétaire général adjoint de l’Élysée, refusa de signer l'arrêté. Entre-temps, il avait reçu plusieurs lettres d’associations, dont le Crif, qui criaient au scandale…. »
    http://louisferdinandceline.free.fr/indexthe/almansor/confid.htm

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  4. "Entre-temps, il avait reçu plusieurs lettres d’associations, dont le Crif, qui criaient au scandale…. » : d'où mon "je rêve et je plaisante"... ; il y a, ce me semble, peu sinon rien à attendre d'un tel ministère, incarnant une culture d'Etat c'est à dire officielle, comme naguère en URSS. Et c'est tant mieux ! Que Céline ait échappé (et échappera toujours je l'espère !) à une telle récupération (et embaumement avec fleurs vénéneuses et couronnes empoisonnées) est un bienfait qui devrait être généralisé à tout artiste mort ou vif : l'Etat n'a pas à dicter quel écrivain, quel peintre, quel musicien doit être encensé. A ce propos, le mystère de l'inscription initiale de Céline à ces fichues "célébrations nationales" trop...étroites... pour lui reste entier : qui, le premier, en a eu l'idée ? Si quelque "célinien" bien informé pouvait m'éclairer... (car il n'y a pas que le "Haut Comité" dans le coup : il y aussi une "Délégation aux célébrations nationales" ; quel a été exactement son rôle, à celle-ci, dans ce fiasco bureaucratique concélébrant ?)

    Sachez enfin, cher Anonyme, que je rêve et plaisante de ce que bon me semble... (y compris ...de Céline bien sûr!)

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  5. Ce qui reste des animaux de Céline, enterrés sur place ? A vendre, comme les pinces à linge ?! Faudra faire attention quand on creusera le trou à piscine, de pas foutre en l'air toutes les carcasses, ces reliques dorées et magiques ! Hop ! aux plus offrants ! aux collectionneurs fortunés ! à qui aura Bébert en entier, certifié original... toutes les dents, dans son salon !

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  6. Que la Muse du Beau célinien perdure dans la nuit du temps.Qu'elle porte en l'âme du lecteur égaré dans sa solitude morbide, l'ondée rafraîchissante source d'une narration novatrice du nouveau mot. Ah! Le mot, toujours le mot!Sans lui l'homme ne serait point car c'est via son expression qu'il existe.

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  7. Je suis si émue ...mon premier professeur de danse est encore là dans sa grande maison de Meudon. Que de beaux souvenirs d'enfance me reviennent...Ma mère était concierge d'une résidence juste au-dessus de la "maison de Céline". De l'âge de quatre ans jusqu'à mes 8 ans, chaque semaine, ma mère poussait avec moi la grande grille d'entrée pour remonter tranquillement le jardin jusqu'à la salle de danse...parfois lorsque je venais seule "la voix stridente" du perroquet Coco me faisait si peur que je courrais, juste le temps d'enfiler mes chaussons pour reprendre mon souffle. L'odeur si particulière de la salle de danse...échauffements, massages, barre, poutre, assouplissements, j'ai adoré mon professeur, avec son turban et sa douceur...je me sentais toute petite au milieu des danseuses mais si fière...bref, voici juste quelques mots pour dire combien ces souvenirs me sont doux...et combien vous m'avez fait aimer danser...Madame, vous êtes pour toujours dans mes souvenir et dans mon coeur.
    Marie Dominique Lailheugue

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