lundi 11 juillet 2011

Louis-Ferdinand Céline et nous autres par Christophe Donner

Existe-t-il une histoire de Céline comme il existe une histoire de Dieu, ou une histoire de la maladie, de la mort ? L’histoire que nous avons fabriquée, nous, les céliniens, les croyants, les hypocondriaques, les dépressifs. Comment on l’a aimé, et beaucoup moins, pourquoi a-t-il été toléré, et plus du tout, et de nouveau haï. A quoi résiste-t-il ? Comment les époques, les modes, les climats, l’ont adulé, banni, jamais oublié. Il y a les clans, trompeurs, à l’intérieur de chacun se cachent les raisons secrètes de la détestation et de l’adoration. Il faudrait une histoire ce que chacun a construit et de ce que tous ont inventé autour de la passion pour Céline, de sa haine de l’homme, mais qui est cet homme, aussi changeant, insaisissable que notre fascination reflue, s’emporte, retombe, et finalement raconte le demi siècle que nous venons de passer avec lui.

Une histoire de Céline qui serait celle de notre pacte signé avec les lettres. Et quand je dis « notre », je parle de chacun de nous et aussi de « nous tous », cette masse tantôt écrasante, tantôt acheteuse. Ignorante, puis insolente. Il faudrait faire aussi l’histoire du sentiment que ceux qui n’ont pas lu Céline éprouvent envers le mythe. L’écume radiophonique, la fumée cathodique, et les journaux, et les soirées où l’on en cause, l’histoire d’un innocent dans le tumulte des opinions, des certitudes, l’innocent verrait mieux que quiconque ce qui se joue dans la défense ou l’attaque de Céline : ces éloges de l’écriture lourds du non-dit antisémite, ces refus de lire en gage de philosémitisme. Car c’est toujours là-dessus qu’on retombe. Si « la question juive » est la grande affaire du siècle, Céline est au sommet.
L’observation du processus mental, et aussi physique (viscéral) qui le jette dans ces beaux draps, éclaire le chemin qui nous a conduit, deux fois, à Nuremberg. Il y a dans la phrase du délicieux Mort à Crédit quelque chose de haineux, d’immonde, qui nous transporte de rire, de tendresse, d’admiration pour cette « petite musique des mots », mais c’est une fanfare, tonitruante, dont il est le clairon, et nous les majorettes.

Le siècle précédent (1794 - 1914) s’était vautré dans la conquête du monde, mais après quatre-vingt jours, ou cinq semaines en ballon, de retour au bercail, l’occident gavé de colonies devait trouver autre chose, il invente la grandeur. C’est ce désir de grandeur qui porte l’antisémitisme et le communisme à l’incandescence. Céline y participe dans ses furieux tremblements syntaxiques, et le tsunami métaphorique qu’ils provoquent. Aux théories raciales, vieilles, froides et sérieuses, Céline insuffle la joie de l’insulte, l’audace du style, il met l’immonde en musique, ça emporte, c’est un tube, ce n’est pas qu’on n’écoute plus les paroles c’est qu’elles sont en couleurs, dansantes, comiques, et par là : absoutes. Avec lui, la littérature redevient un art, au sens où elle peut à nouveau se prévaloir du beau, ouvrir de grandes perspectives symphoniques avec ses points à suspendre les mots, ses exclamations qui poussent le volume sonore vers la haute fidélité. C’est enivrant, on aime ça. Je parle pour moi. A l’âge de six ou sept ans, La Chèvre de Monsieur Seguin, écrite par un antisémite notoire, avait suscité ma vocation, et pourtant, dix ans plus tard, en lisant Céline, je me suis dit « C’est lui ! C’est mon maître. Rien n’existait avant lui et après lui y aura moi et basta. » Il aurait donc répondu à ce désir de grandeur, comblé le renoncement aux conquêtes enfantines, bercé les méchancetés adolescentes, et maintenu brûlantes des drôleries anti-sociales de notre vie d’adulte. Parce qu’il est précieux, hygiénique, j’ose le mot, d’avoir une idole aussi dégoûtante, aussi à prendre avec des pincettes.

Christophe DONNER
www.christophe-donner.com, 1er juillet 2011.


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