mercredi 8 juin 2011

Au delà du Voyage : Mort à crédit

« Nous voici encore seuls. Tout cela est si lent, si lourd, si triste. Bientôt je serai vieux. Et ce sera fini. Il est venu tant de monde dans ma chambre. Ils ne m'ont pas dit grand-chose. Ils sont partis. Ils sont devenus vieux, misérables et lents, chacun dans un coin du monde.»
Le récit est renoué sous le signe du temps révolu, par le « je » retrouvé. Celui qui s'exprime a perdu son patronyme, c'est Ferdinand tout court. Il emploie une langue qui, au-delà de cette attaque nostalgique, se radicalise rapidement : «Je n'ai pas toujours pratiqué la médecine, cette merde.» Argot, néologismes, onomatopées vont faire paraître par contraste le vocabulaire du Voyage sage. Mort à crédit est si cru, si direct que Céline, on l'a vu, a eu des hésitations ici ou là, et que Denoël obtient de pratiquer des blancs.
Voyage s'orientait vers le long épisode Henrouille, Mort à crédit se résorbe dans les péripéties des efforts de Courtial pour surmonter le sort et survivre. La technique de la fragmentation par les trois points apparaît dans cette seconde partie du livre. Elle va devenir la marque de fabrique célinienne. Ce n'est pas une aposiopèse, comme le jugeait Paulhan, un suspens, mais plutôt une fragmentation du discours qui permet d'escamoter les chevilles des « qui »
et des « que », la lourdeur des relatifs.
« Plus voltigeur que Voyage», le nouveau livre, disait Céline à Garcin, et il est vrai que, dès les premières lignes, le lent et le lourd sont conjurés. Ce sera l'envers de la vraie vie où ils règnent, celle que le « je » était contraint de vivre. La libération de la « lourdeur» est vue comme un vif mouvement, l'élan qui arrache la danseuse du sol, la seconde de miracle, d'éternité. Ce mouvement que Céline finira par résumer en une syllabe : « hop! » (Le Pont de Londres).
Le livre, dédié à Lucien Descaves, est diffusé par Hachette. Il est d'emblée tiré à 25 000 exemplaires et accompagné d'une solide campagne de publicité, l'avertissement indiquant les coupures faites à la demande de l'éditeur renforce l'attrait du dernier Céline dont la bande-annonce proclame l'ambition. C'est une citation de Jean-Sébastien Bach: « Je me suis énormément appliqué à cet ouvrage. Celui qui s'appliquera autant que moi fera aussi bien.» En insistant sur le labeur, l'effort, la conscience artisanale, Céline n'hésite pas à se présenter en créateur d'une nouvelle expression verbale.

Philippe Alméras, Céline, entre haines et passion, Ed. Pierre-Guillaume de Roux, 2011.
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