lundi 2 mai 2011

Les influences culturelles de la Légende du Roi Krogold (II)

Première partie

"Les Belles Images" et "Le Belles Aventures illustrées". S'agit-il du même illustré pour enfants ? Rien n'atteste a priori cette hypothèse. Mais, une fois ouvert un numéro des Belles Images, on peut se rendre compte que cet illustré pour enfants est un réservoir de l'imaginaire populaire et traditionnel : on y rencontre divers personnages de fonds populaire comme la fée, la sorcière, la sirène, les Peaux-Rouges, le khalife ou les guignols. En outre, le mot "aventures" s'applique très bien aux Belles Images aussi. Il est vrai que la page de titre de l'album des Belles Images définit son contenu de la manière suivante : "Petits Romans, Nouvelles, Contes, Caricatures, Histoire de France par l'image, Récréations scientifiques, Constructions, etc..." Mais les pages principales sont en réalité consacrées à divers "comics" d'aventure, de la science-fiction au récit exotique en passant par la féerie. De ce point de vue, il n'est pas difficile de supposer que le titre "Les Belles Aventures illustrées" garde un certain écho des "Belles Images". On peut d'ailleurs trouver beaucoup de légendes dans Les Belles Images, même si la plupart d'entre elles sont, loin d'être des chevaleries, des contes tantôt féeriques tantôt réalistes.

Cela ne signifie pas que Les Belles Images n'ait pas consacré leurs pages à des récits chevaleresques. La rubrique « Histoire de France par l'image » est en effet très souvent vouée à ce genre de récit. Comme le signale son titre, cette rubrique des pages centrales offrait aux lecteurs des épisodes pittoresques de l'histoire de France. Le sujet n'est pourtant pas choisi de manière quelconque. De 1905 à 1907, cette rubrique était consacrée surtout à la Guerre de Cent Ans, en suivant par exemple l'itinéraire de du Guesclin sous forme de feuilleton (qui ne paraissait pourtant pas régulièrement). La plupart de ces épisodes montrent, bien entendu, des scènes de bataille (par exemple, « Azincourt », n° 129, le 4 octobre 1906). En outre, même s'il s'agit des évènements historiques, certains épisodes sont marqués par la fantaisie féerique , par exemple, dans « La mort de Charles le Téméraire » (n° 186, le 7 novembre 1907), la Mort apparaît à Charles le Téméraire en rêve ; ou, « La Ligue du Bien public » (n°173, le 15 août 1907) nous montre que Louis XI devient un géant dans son rêve. Certes, il n'existe pas d'épisodes évoquant directement la « Légende du Roi Krogold ». Mais une certaine atmosphère chevaleresque générée par divers éléments de cet illustré n'est pas très loin de celle de la "Légende" de Céline. (1)

C'est dans cette perspective que l'on pourrait ajouter un autre passage de Mort à crédit aux six fragments déjà cités de la « Légende ». Ce passage apparaît dans l'un des épisodes du Meanwell College de Rochester. Un jour, Ferdinand part en promenade avec son institutrice et un autre élève :

« Un après-midi, je la vois qui descend un livre avec nous à la promenade... Un gros, un énorme, un genre de la Bible par le poids, la taille... On va vers l'endroit habituel.., on s'installe... Elle ouvre le bouquin sur ses genoux... Je peux pas m'empêcher de regarder.. [...] Il était plein d'images ce livre, des magnifiques illustrations... J'avais pas besoin de savoir lire, j'étais tout de suite renseigné... Je voyais bien les princes, les hautes lances, les chevaliers... la pourpre, les verts, les grenats, toutes les armures en rubis... Tout le bastringue !... » (MC, p. 750)

Ce décor n'est pas sans évoquer, quoique vaguement, l'univers de la « Légende ». Du reste, on ne peut pas ignorer que dans ce passage aussi, la chevalerie est présentée non pas simplement comme un récit, mais comme un livre illustré. Il est de ce fait fort vraisemblable que la chevalerie est liée pour Céline au souvenir des pages du journal illustré lu dans son enfance. En outre, de ce point de vue, on pourrait très bien expliquer la raison pour laquelle il arrive à Céline de s'arrêter dans la narration de la « Légende » sur la description assez picturale du décor du récit (par exemple, le deuxième fragment décrivant le château de Krogold).

Il n'est pas par ailleurs inutile de rappeler que Céline prétend à plusieurs reprises être doué pour la légende et la chevalerie. C'est ce qu'on peut remarquer en particulier dans la lettre à Milton Hindus examinée dans notre introduction ; Céline y souligne que son talent pour la légende est ex nihilo : « mais en réalité ma musique c'est la légende et je ne les sors pas des bibliothèques ou du folklore chinois comme tous les néo-bardes mais absolument de mon cru, absolument de moi seul - Je ne me trouve bien qu'en présence de rien du tout, du vide [...] » C'est certainement ce talent dont il s'agit quand Céline évoque dans une interview le château des Hohenzollern décrit dans D'un château l'autre :

« Ah ben, parce qu'il était curieux. Vu que j'imaginais très bien la vie du Moyen Âge. C'est-à-dire, les seigneurs dans un coin, les seigneurs chez eux, et puis les vilains en bas, alors, les vilains autour. Là vraiment c'était une condition médiévale [...] (2) » De surcroît, le caractère ex nihilo du talent pour la légende est également suggéré par Ferdinand dans un passage du prologue de Mort à crédit : « Pour bien enchaîner ma Légende j'aurais pu me documenter auprès de personnes délicates... accoutumées aux sentiments... aux mille variantes des tons d'amours... / J'aime mieux me débrouiller tout seul. » (MC, p. 524)

Néanmoins, malgré ce talent prétendu de Ferdinand pour la légende, Les Belles Aventures illustrées apparaît dans le texte. Ainsi, en ce qui concerne la « Légende », Mort à crédit est au fond un texte contradictoire qui nous oriente vers une source d'inspiration directe, tout en insistant sur le talent de Ferdinand pour ce genre de récit.

Tomohiro HIKOE, Roman et récits légendaire et populaire chez LF Céline, 2004. (Thèse)
Repris dans Le Petit Célinien14 et 15.


Notes
1- A ce sujet, voir également Romans I, p.1392.
2- Interview avec Pierre Dumayet (Radio-Télévision française), Cahiers Céline 2, p.65.

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