dimanche 24 avril 2011

Henri Mahé, Louis-Ferdinand Céline : une amitié par Eric Mazet

Henri Mahé a vingt-deux ans lorsqu’il rencontre le futur Céline. Peintre des cirques et des maisons closes, c’est sur sa péniche, que se mélangent voyous, avocats, écrivains, maquereaux, étudiants, chansonniers, danseuses et artistes de cinéma. Fasciné par cette vie de bohème, Céline fera de Mahé l’un des personnages de Voyage au bout de la nuit. Mahé écrira deux livres dans lesquels il se servira des lettres de Céline : La Brinquebale avec Céline, paru en 1969, et salué comme un témoignage unique sur l’univers célinien, et La Genèse avec Céline, suite de souvenirs émaillés de lettres reçues du Danemark, demeuré inédit jusqu’à ce jour.

[Photo : Henri Mahé devant la fresque peinte pour Le Moulin Rouge (Collection Eric Mazet)]«Un homme jeune que c’était, le patron, un fantaisiste. Il aimait les bateaux qu’il nous a expliqué encore… […] Le patron de la péniche, je l’ai examiné de plus près, il devait bien avoir dans la trentaine, avec des beaux cheveux bruns poétiques. […] C’était un artiste le patron, beau sexe, beaux cheveux, belles rentes, tout ce qu’il faut pour être heureux ; de l’accordéon par là-dessus, des amis, des rêveries sur le bateau… »
Quand le docteur Destouches écrit ces lignes dans Voyage au bout de la nuit, dans la séquence consacrée à Saint-Jean, aux environs de Toulouse, il évoque le peintre Henri Mahé, dont il a fait la connaissance en septembre 1929, sur une péniche, La Malamoa, amarrée à Croissy-sur-Seine. Né à Paris en 1907, maniant l’argot de la Mouff’, après un stage à la comptabilité des Galeries Lafayette, Henri Mahé avait suivi les cours des Beaux-arts et s’était marié avec une pianiste. Ses camarades d’atelier n’oublieront jamais ses réparties truculentes et son vocabulaire imagé. Dès 1926, il expose au Salon d’Automne le portrait du marquis d’Arcangues, illustre un roman d’André Doderet, grand ami de Giraudoux et de Morand, expose à la galerie de Marie-Paule Lapauze, épouse de Pomaret, le futur ministre. Une carrière de peintre mondain s’ouvre à lui. Artistes et bourgeois, célébrités défilent sur La Malamoa, respirer l’air de la bohème, écouter le peintre. Mais Mahé préfère déjà fréquenter les cirques, saisir sur le vif les Fratellini ou le clown Beby. Et deux événements vont décider de son avenir. Maurice Dufrène, rénovateur de l’art décoratif, propose à Mahé d’exécuter des fresques dans une maison close : le 31, Cité d’Antin. Puis, Germaine Constans et Aimée Barancy emmènent sur la péniche un médecin curieux, le docteur Destouches. Malgré leur différence d’âge – l’un avait 22 ans et l’autre 35 – « il fallait qu’ils se rencontrent ». Des passions en commun : Villon et Bruant, les bateaux, les chansons de marins, les récits de corsaires, les perfections physiques, l’apesanteur des acrobates, la rêverie bretonne…
« Notre première rencontre ? De sa voix graillonnante : “L’Art aux chiottes !… les artistes, c’est des révolutions en puissance… […] Des roses au cimetière, à quoi ça sert ? à la branlette de l’asticot !” […] Tous les jours nous déjeunions ensemble, soit au claque avec les filles, soit… au Café de la paix !… […] Nous dînions tous les soirs chez Manière, rue Caulincourt, avec le précieux Giraudoux… […] Quand Abel Gance nous rencontrait, il ne manquait jamais de dire : “Tiens ! voilà Verlaine et Rimbaud !” Te casse pas la tête, les gens n’entravaient rien à notre délire… On pouvait prendre comme sujet un petit pois, “c’est un légume bien tendre”, et rouler pendant une heure sur ses propriétés gastronomiques, sensuelles, politiques et philosophiques… l’auditoire n’aurait pu placer un blady mot… souriant à retardement à notre musique abstraite…» (Extraits de lettres d’Henri Mahé à Éric Mazet.)

Amitié
Une amitié s’instaure donc. Elle allait durer vingt ans, prenant parfois l’aspect de commediadell'arte, mais jamais défaillante. Mahé décore de fresques le cinéma Rex en 1932, le Balajo en 1936, le Moulin Rouge en 1951, ces temples parisiens, s’achète un bateau, L’Enez Glaz, sillonne les mers de Bretagne, reçoit le prix Blumenthal de décoration en 1934, fait les décors de quatre films d’Abel Gance entre 1938 et 1942, écrit un roman sur le Milieu (resté inédit), met au point le « Simplifilm », un procédé de trucage cinématographique, dirige Blondine, son propre film, en 1944, est exclu des studios Saint-Maurice à cause de son amitié pour Céline, divorce et se remarie, revient à la peinture de chevalet en 1945, mais refuse de passer par les galeries. « Grosse bataille, petit butin… », comme le chantait Céline.
En 1949, comme peu d’amis fidèles, Mahé se rend au Danemark, à la demande de Céline, esquisse son portrait, essaie de lui rallier des partisans. À Paul Marteau, en juillet 1949, Céline recommande Mahé en ces termes : « Je viens de recevoir la visite ici, d’un admirable ami et admirable peintre – Henri Mahé – français, breton et parisien. […] Vous l’aimerez tout de suite, j’en suis persuadé : un artiste et un coeur généreux. » La brouille intervient en 1950, quand Céline lit dans Crippled Giant de Milton Hindus que Mahé a dit à l’universitaire américain : « Oh ! vous savez, Céline est un peu menteur ! » Les deux amis ne se reverront qu’une fois à Meudon en 1951 et la visite se soldera par un échec, Mahé s’adressant au vaillant Céline d’autrefois, et Céline endossant son rôle de vaincu, ayant connu la prison et l’exil.
Quand je connus Henri Mahé en 1956, il disait toujours « mon ami Céline », sans se soucier des opinions du visiteur, qu’il fut le colonel Rémy ou Rémy Cooper, l’un des fondateurs d’Israël. La guerre, les mariages et divorces, avaient fait s’éclater la joyeuse bande de La Malamoa et de L’Enez Glaz, mais certains fidèles fréquentaient encore l’atelier du 31, rue Greuze, pour se griser du verbe de Mahé. Je ne fus pas le seul, vers 1966, à dire à Mahé : « Toi qui a connu le monde des cirques, des bordels, du Milieu, du cinéma, des acteurs, des marins, tu devrais écrire tes mémoires, et parler de Céline ! »
De son côté, le colonel Camus lui écrivait : « Vous avez connu des drôles de gens, des drôles de vies… l’époque des bateaux sur la Seine… […] Et ces étonnants personnages : Céline, Cotton, Paulette. […] C’est loin, le déluge ! hier pourtant… […] Mahé est toujours Mahé. Un Viking… […] Camaret, que de souvenirs ! Vous les conterez un jour, dans un chapitre, “À bord de L’Enez Glaz”. […] Cher Enez Glaz ! c’était notre enfant. Il faut nous conter son histoire. Bientôt il sera trop tard. Plus de témoin… […] Votre lettre. Annoncée. […] Magnifique la lettre. Superbe de ton, d’allure. Mahé vivant ! On croit l’entendre. Le langage parlé passe dans l’écriture. Ainsi voulait Céline. Il l’a fait. Fallait le faire. Révolution ! […] Génie ! Il faut le redire. Céline seul est grand. Il a transposé. C’est son talent. Quel talent. Et son travail. Quel travail ! De la dentelle… Il a filé le son… de la musique. Et quelle musique ! “Du Bach lancinant et subtil…” dixit Mahé. Bien vu, bien dit. Et de la Poésie ! Faut la voir aussi. Plaignons qui ne la pas vue, sentie. Mais quel boulot, exténuant ! Il a trimé, ramé sans cesse. Forçat ! Travail en finesse… Sa mère était dentellière. Et son travail en force. La rame du galérien. Il s’y est épuisé. […] Ce Titan était un patient, minutieux orfèvre. […] Mais il y eut un temps où pour se recharger, il descendait “au bateau” écouter Mahé. C’était le temps des grandes gueules. Il en est demeuré des échos. Très mystérieux pourtant, déjà, ce curieux Dr Destouches qui rentrait vite en son “guignol” pour transposer. Je crois qu’il faut lui garder son mystère. Sa grandeur est au-delà des péripéties de sa vie mouvementée. Il en a dit ce qu’il voulait dire. Il a brouillé les pistes. Tout grand écrivain est un grand menteur… » (Extraits de lettres de Clément Camus à Henri Mahé.)

[Illustration d'Henri Mahé pour Voyage au bout de la nuit (Coll.Eric Mazet)]
Mémoires

En écho à une centaine de lettres que Céline lui avait adressées, Mahé entreprit donc la rédaction de ses mémoires. Ainsi prit forme La Brinquebale avec Céline. Peu de livres alors étaient consacrés à Céline. Les études de Vandromme, d’Hanrez et de Nicole Debrie étudiaient plus l’art poétique de Céline que sa biographie. L’édition des romans en Pléiade apportait quelques références ainsi que les deux numéros de la revue L’Herne. Mais pas de biographie véritable. Quelle vie pourtant ! Et malgré les transpositions, à la source des oeuvres. Mais qui était Céline, masques ôtés, le docteur Destouches ? Hors théâtre, dans la vie ? Seuls les souvenirs et les lettres guidaient Mahé dans sa rédaction. La Brinquebale avec Céline parut en 1969. La signature eut lieu au Moulin Rouge. Pascal Pia et Paul Chambrillon saluèrent l’ouvrage qui révélait un Céline méconnu : plus cultivé, amusant, attentif, bretonnant, solitaire, qu’on ne le disait souvent. On en redemandait. Les souvenirs et les lettres s’arrêtaient au départ de Céline vers le Danemark.
Parti peindre au Mexique des fresques en hommage à Lautrec, puis installé à New-York, tout en dédiant une toile à Don Quichotte, Mahé travaillait à la suite, sur la correspondance du Danemark, une quarantaine de lettres, ébauchant le portrait d’un Céline mystique et sceptique, interrogeant les mystères de la création, menacé dans sa vie par les victimes de sa révolte, effrayé par l’agressivité de l’homme, ses mensonges, son orgueil, son penchant destructeur… D’où le titre choisi pour le second volume : La Genèse avec Céline. Mais la faucheuse rompit les amarres. « Les cimetières sont pleins de rêves inachevés. » Mahé s’embarqua au long cours, le 20 juin 1975, sur le trois mâts de ses rêves. Depuis 1969, La Brinquebale était un navire-fantôme, et La Genèse était restée à quai. Les voici réunies, illustrées, annotées, pour un départ nouveau, « chacun goualant dans sa mâture ». !

Eric MAZET
Magazine des Livres - n° 30 - mai 2011


Henri Mahé, La brinquebale avec Céline suivi de La Genèse avec Céline, Ed. Ecriture, 2011.
Pré-commande possible sur Amazon.fr.

6 commentaires:

  1. Merci pour cette présentation. Serait-il possible d'avoir l'avis de lecteurs ?

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  2. Tres bon livre sur céline, peut-etre la premiere biographie sur céline,Mahé le poete, helas il y aura une rupture...comme toujours avec céline...
    c´est presque un miracle que céline vecu autant d´annees avec lucette...tellemment il etait infrequentable...sinon mr Regniez je vous conseil le magnifique dico des tontons flingueur.

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  3. Chouette rouge25 avril 2011 14:56

    Elles sont rares les correspondances d'avant guerre, d'avant l'exil, sans doute plus sincères, natures, spontanées que celles d'après guerre, plus révélatrices du vrai Destouches. Et puis, Mahé n'était pas n'importe qui, bien que beaucoup plus jeune que Céline. Artiste et poète, comme le dit Truand, point biographe universitaire. Fils de Bretagne, de la mer, de Paris, de la Mouff'. Rencontré avant Gen Paul dont les biographes soulignent toujours l'influence sur Céline alors qu'il ne le rencontre qu'en 1934. Livre très instructif et très amusant d'un intime, d'un complice de Céline. Depuis 40 ans introuvable. Avec en plus une suite inédite et 40 lettres inédites du Danemark. On peut parier qu'elles sont elles aussi plus confidentielles que celles adressées à d'autres correspondants à la même époque. Et puis les illustrations ont l'air chouettes. Pour la première fois, on découvre le talent de Mahé : lithographie de New York et fresques au Moulin Rouge. Celles-ci tiennent depuis 60 ans dans l'entrée malgré l'oxyde de carbonne dégagé par la rue. Et sans restauration. Le Balajo, lui, a été saccagé. Les nouveaux proprios ont repeint par dessus les fresques pour les "rafraîchir". Vers l'an 2000 ou avant. Un désastre. Dans les années 80, elles étaient encore fort pimpantes, magiques. Restent les fresques du cinéma Rex à l'étage du bar. Ils ont caché celle de l'entrée, en haut de l'escalier, par un panneau publicitaire. Pourvu qu'ils n'aient pas saccagé cette fresque, contemporaine de Voyage. Photographes amateurs, à vos appareils ! Il n'existe pas de reproduction, à ma connaissance.

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  4. @ Truand. Merci, je prends bonne note.

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  5. Eric Mazet est venu très jeune aux études céliniennes par son amitié avec Henri Mahé : autant dire qu'il est tombé dedans ! Il a poursuivi ses recherches avec modestie, sans tapage publicitaire, en donnant au Bulletin célinien, à l'Année Céline et à Etudes célinienne des contributions documentées, le plus souvent reposant sur des entretiens avec les derniers témoins, et en faisant émerger de nombreuses lettres inédites sur son passage.
    Son ouvrage Image d'exil (Du Lérot) est la somme qui fait autorité sur le Danemark. Son travail d'édition des lettres à Mahé s'inscrit dans la continuité de travaux entrepris il y a plus de 40 ans! Alors bien entendu, vous pouvez vous jetter sur cet ouvrage à paraître, en toute confiance !

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  6. Merci à l'anonyme. Rien à ajouter. Si ce n'est que jamais un ouvrage n'est parfait. Hélas ! Eric Mazet

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