lundi 21 mars 2011

Le siècle de Gallimard par Pierre Assouline

Attendez vous à lire et à entendre beaucoup de bien de la maison Gallimard dans les mois à venir. Non que le respect dû à une centenaire en ses jours anniversaire fût de nature à annihiler tout esprit critique. C’est simplement que les établissements Nrf ont acquis avec le temps le statut de lieu de mémoire et que le projet littéraire qui en était à l’origine relève désormais du patrimoine national. Ce qui n’est pas une mince victoire pour une entreprise strictement privée, familiale et dynastique qui a réussi à ne jamais dévier de la ligne éditoriale que lui avait assignée son fondateur, Gaston Gallimard, disparu en 1975.

« Je ne suis pas un commerçant comme un autre, j’ai passé un pacte avec l’esprit ». Ainsi disait-il, conscient de s’exprimer comme tout éditeur pourrait le faire. Ou plutôt : devrait le faire. Colloques et publications vont classiquement la célébrer à l’occasion de son premier centenaire. L’exposition qui ouvre ses portes demain à la BnF donne le coup d’envoi des festivités; et son catalogue vaut le détour car il présente des facs-similés de correspondances et de rapports au comité de lecture que les Archives maison ne montrent guère aux chercheurs. Mais en se lançant dans la réalisation d’un documentaire sur l’histoire de la Maison (sur Arte ce lundi 21 mars à 22h10), William Karel ne pouvait en faire autant. La geste de la Nouvelle revue française à travers l’Histoire contemporaine des Lettres et des idées n’a guère été filmée, et pour cause : il n’y avait rien à filmer. Il a donc pris le parti de ressusciter l’ininterrompue conversation épistolaire qui lia non seulement ses membres fondateurs (Gide, Copeau, Ruyters, Drouin, Schlumberger) mais également ses piliers (Rivière, Paulhan, Arland) ainsi que ses innombrables ambassadeurs (Claudel, Sartre, Camus, Malraux, Aragon, Bataille, Genet…). On voit par là que cette histoire de famille autour des Gallimard&Fils se double de l’histoire d’une famille d’esprit, des écrivains qui s’aiment, se jalousent ou se détestent, mais s’accordent à peu près autour d’une certaine idée de la littérature symbolisée par le mythique monogramme Nrf. Milan Kundera dit de cette aventure éditoriale qu’elle est unique non seulement en Europe mais au monde. A croire que Gallimard participe de notre exception culturelle. D’où vient que la fameuse couverture blanche, qui tire plutôt sur l’ivoire désormais, continue d’exercer un attrait magique aux yeux de nombre de romanciers et d’intellectuels, et que certains se damneraient pour paraître dans cette livrée ? Probablement d’une certaine stabilité familiale, malgré les turbulences successorales. Cette continuité a permis la constitution d’un fonds littéraire unique, où les profits d’Harry Potter permettent de maintenir à flot d’exigeantes collections publiées à perte, comme autrefois le succès de Kessel tendait la main à l’insuccès de Blanchot, et la popularité de Simenon faisait la courte échelle à l’effacement de Michaux. Paternalistes, les Gallimard comprennent difficilement que leur fidélité ne soit pas réciproque ; d’autant que le plus souvent, elle l’est. De Larbaud à Modiano, de Jouhandeau à Le Clézio, en passant par Faulkner, Vargas Llosa et des milliers d’autres, ils n’ont guère fait d’écart sinon de circonstance. Des moments d’égarement. Car qui y est admis est vite persuadé par l’esprit des lieux que l’on n’y entre pas pour publier un livre mais, dans la mesure du possible, pour y construire une œuvre. Faut-il être fier pour avoir un tel souci de la pérennité ! Rien de tout cela n’aurait été possible si l’homme à qui les pères fondateurs avaient confié la gestion du gallimard comptoir d’édition de leur austère revue, n’avait eu un sens aigu de la durée. Il n’est pas de décision éditoriale et littéraire qu’il n’ait prise sans la replacer aussitôt dans une vision à long tterme. Sans cet orgueil, qui lui fit le plus souvent projeter ses livres et ses auteurs dans la perspective floue d’un avenir incertain plutôt que dans les « coups » assurés d’un présent plus excitant, le catalogue Gallimard ne serait pas. Le génie de Gaston 1er fut de se donner et de leur donner à tous les moyens de cet orgueil en préservant contre les aléas de l’Histoire une certaine idée du livre.

Pierre ASSOULINE
http://passouline.blog.lemonde.fr, 21/03/2011

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