samedi 5 juin 2010

A Toulouse, Antoine Gallimard lit la correspondance de son grand-père

Le Monde.fr, 5/6/2010 : Au Marathon des mots qui se tient à Toulouse, jusqu'au 6 juin, chaque année, un éditeur est invité. Pour la première fois en 2005, ce fut Hubert Nyssen, le fondateur d'Actes Sud dont la venue a précédée celle de Christian Bourgois. L'an passé, c'était Teresa Cremisi, la PDG de Flammarion qui, née à Alexandrie, avait évoqué ses souvenirs d'Egypte, le pays mis à l'honneur. Pour l'édition 2010, il n'y a en revanche rien à voir entre les écrivains sud africains invités : J.M. Coetzee, prix Nobel de littérature en 2003, André Brink… et Antoine Gallimard.

Mais quand Olivier Poivre d'Arvor, directeur du festival a sollicité le PDG des éditions Gallimard, ce dernier a accepté l'invitation sans hésiter. Mieux, il s'est plié aux pratiques du Marathon des mots et a fait le choix de participer à une lecture.

Ainsi, vendredi 4 juin, dans la très belle chapelle des Carmélites, devant plus de 200 personnes, Antoine Gallimard était accompagné de l'acteur Daniel Mesguish qui lui faisait la réplique pour lire des extraits de la correspondance de son grand-père Gaston Gallimard (1881-1975) avec certains de ses auteurs : Proust, Céline, Camus. Mais aussi deux lettres inédites adressée à sa maitresse, l'actrice Valentine Tessier qui a joué Mme Bovary (1933), de Jean Renoir. Avant de monter sur scène, le nouvel acteur avait un peu le trac mais il était aussi content de rendre hommage à son grand-père. Il y a vingt ans, il n'aurait pas osé, mais là, il voulait rendre palpable les rapports entre un éditeur et un auteur, montrer au public les"aspects ardus et épineux"et"les aspects tendres et affectueux".

"Ô sacré coffre-fort qui fait blabla (…) L'Abc d'un éditeur, c'est l'impéritie. (…) Robert [Denoël] l'assassiné était un maquereau, mais il défendait ses auteurs". Adressée le 11 décembre 1954 par Louis-Ferdinand Céline à Gaston Gallimard, cette lettre de fulmination où à l'encontre de son éditeur se termine toutefois par un"bien amicalement à vous". Céline se plaint car les avances qu'il reçoit ne sont pas des revenus.

"Votre humour n'est que de la rhétorique"

Dans sa réponse du 14 décembre 1954, Gaston Gallimard ne se laisse pas intimider et écrit "votre humour n'est que de la rhétorique", avant de conclure "en attendant votre prochaine engueulade, croyez moi, votre". Entre les deux hommes, les relations épistolaires avaient commencé vingt-deux ans auparavant, en avril 1932."Je vous rends mon manuscrit du Voyage au bout de la nuit. Cinq ans de boulot (…) C'est du pain pour un cirque entier de littérature", écrit Louis Destouches à Gaston Gallimard.

Avec Marcel Proust, les relations sont beaucoup plus déférentes. Gaston Gallimard porte comme une faute grave, le premier refus de publier Du côté de chez Swann, par la Nrf. Aussi lorsqu'en 1921, Marcel Proust qu'il a récupéré juste après guerre lui écrit :"Je me demande si je n'ai pas été le cocu de la Nrf", Gaston Gallimard s'alarme aussitôt et répond :"Ais-je bien lu ? A la première lecture, j'ai lu ‘cœur ‘ ce qui est bien vrai. (…) chacun de vos reproches me touchent profondément". Tout l'art d'être éditeur était révélé dans ce bouquet épistolaire.

Alain Beuve-Méry

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