jeudi 29 octobre 2009

Bagatelles pour Céline - Books n°10 Novembre/Décembre 2009

Paru dans un respectable journal anglais, un plaidoyer pour l'écrivain français n'est pas passé inaperçu :

Pour Karl Orend, Céline était « le plus important écrivain français du XXe siècle ». Peut-être, surtout si l'on évacue Proust, comme il le fit : « Oh ! Proust, s'il n'avait pas été juif, personne n'en parlerait plus ! » (lettre à Jean Paulhan, 27 janvier 1949). Spécialiste du Paris des années 1930, lui-même parisien, Karl Orend a publié l'été dernier dans le Times Literary Supplement un article dithyrambique sur Céline, qui a fait couler un peu d'encre. L'occasion? La publication en anglais de trois de ses livres. D'abord La Vie et l'oeuvre de Semmelweis, ce médecin autrichien qui fut voué aux gémonies pour avoir préconisé l'asepsie (Céline reprenait là le sujet de sa thèse de médecine). Ensuite, Normance et Entretiens avec le professeur Y, publiés en 1954 et 1955 par Gallimard. Karl Orend ne se contente pas de rendre hommage au talent de l'écrivain, à la redoutable acuité de son regard, il prend sa défense morale. À l'en croire, ses trois livres maudits, Bagatelles pour un massacre (1937), L'École des cadavres (1938) et Les Beaux Draps (1941), virulents pamphlets antisémites, ont été écrits « en forme d'avertissement, d'appel à éviter de nouveaux massacres ». Pour Orend la conviction de Céline, à la fin des années 1930, qu'une « conspiration juive était à l'arrière-plan du conflit se préparant avec l'Allemagne » était partagée par des millions de gens. Il cite Gide, qui vit dans Bagatelles pour un massacre un « exercice de style ». Le départ forcé de l'écrivain pour l'Allemagne et le Danemark, en 1945, aurait été le résultat d'un lynchage médiatique, couronné par l'assassinat de son éditeur, Robert Denoël, en décembre de la même année. « Le côté humain de Céline est ignoré, écrit Orend. Il s'occupait des pauvres et des malades. Il se dévouait pour ceux qui étaient loyaux avec lui. La musique et la danse étaient sa passion. » Féerie pour une autre fois, dont Normance est le second volume, est dédié aux « animaux, aux malades et aux prisonniers ». Dans un brouillon de cette oeuvre, on voit Céline masser la patte gelée de son chat Bébert et le cacher sous sa veste pour le protéger contre les civils affamés.

Ce plaidoyer n'a pas convaincu Ramona Fotiade, de l'université de Glasgow, qui rappelle au passage la manière dont Céline avait traité le poète Robert Desnos dans les colonnes d'Aujourd'hui en mars 1941 : « Monsieur Desnos mène, il me semble, campagne philoyoutre [ ... ] Que ne publie-t-il, Monsieur Desnos, sa photo grandeur nature, face et profil à la fin de tous ses articles ? La nature signe toutes ses oeuvres, Desnos, cela ne veut rien dire. » Desnos mourut en camp de concentration. (1)

Ce genre d'argument n'est pas propre à ébranler Orend. Faisant valoir que sa mère était d'origine juive polonaise, il écrit dans un courrier ultérieur : « La raison pour laquelle Céline est honni est simple. Il nous rappelle les mensonges que les gens ont écrits pour dissimuler leur honte à avoir laissé se produire l'Holocauste, en particulier la honte des Français, coupables de collusion. » Il souligne que les trois pamphlets maudits, qui n'ont pas été réédités depuis la guerre, sont en accès libre sur le Web.

Louis-Ferdinand Céline, Normance, traduit en anglais par Marlou Jones, Dalkey Archive, 2009.

Books n°10 Novembre/Décembre 2009.
www.booksmag.fr



Notes
1- D comme diffamation : Décidément, les légendes ont la vie dure. Dans la dernière édition du Guide Michelin consacré à Prague, figure, au bas de la page 265, un petit encadré consacré à Robert Desnos qui mourut en déportation dans le ghetto de Terezin, ville à 65 km au nord de Prague : " Résistant, il publia sous un pseudonyme des articles antinazis dont Louis-Ferdinand Céline le désigna pour auteur. Arrêté et déporté à Buchenwald, il fut transféré au ghetto de Terezin où il mourut. "

La vocation de ce Bulletin n’est pas de se faire l’avocat de Céline, mort en 1961 et dont le procès eut lieu dix ans auparavant. Mais le rétablissement des faits peut ne pas être vain, étant donné la large diffusion des Guides Michelin.

Rappelons donc ici que la polémique Desnos-Céline eut lieu en mars 1941 (voir Cahiers Céline 7, pp. 112-115). Aucun lien donc avec l’arrestation de Desnos qui se produisit en février 1944. Ajoutons que Céline ignorait les activités clandestines de l’auteur du Pamphlet contre Jérusalem. Et lorsque ce dernier le prend à partie, à la parution des Beaux draps, c’est dans... Aujourd’hui, journal collaborationniste auquel il donna des articles jusqu’en 1943.

Céline n’est donc en rien responsable de l’arrestation de Desnos, et ne l’a jamais dénoncé comme résistant. L’affirmer constitue une diffamation patentée. Contre Céline, tout serait-il permis ? Au moins, Marie-Claire Dumas, présidente de l’Association des Amis de Robert Desnos, reconnaît-elle que Céline n’est en rien à l’origine de cette arrestation.

Pour mieux connaître le fond de cette affaire, on se reportera à l’enquête de Jean-Paul Louis qui a montré de manière pertinente que " l’innocent Desnos et le monstrueux Céline sont deux fabrications aussi vaines l’une que l’autre ".

Marc Laudelout
Le Bulletin célinien n°236, novembre 2002.


Jean-Paul Louis, " Desnos et Céline, le pur et l’impur " in Histoires littéraires, n° 5, janvier-février-mars 2001, pp. [47]-60. Voir aussi Marie-Claire Dumas, " Droit de réponse. La "police littéraire" de M. Jean-Paul Louis " in Histoires littéraires, n° 6, avril-mai-juin 2001, pp. [56]-60.

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