samedi 19 septembre 2009

Léon Poliakov et le procès Céline

Février 1950. La Cour de Justice de Paris s’apprête à juger Céline, alors exilé au Danemark. C’est le moment que choisit Léon Poliakov (1910-1997) pour signer dans Le Monde juif un article très sévère, « Le cas Louis-Ferdinand Céline et le cas Xavier Vallat » (qui, lui, avait déjà été jugé et condamné en 1947).

Cet article a été reproduit dans un recueil intitulé Sur les traces du crime ¹.
Deux éléments suscitèrent, de toute évidence, l’indignation de l’auteur. La première est la publication dans Combat (19 janvier 1950) de la préface de Milton Hindus à la traduction américaine de Mort à crédit, sous le titre (choisi par la rédaction) « Un Juif témoigne pour L.-F. Céline ». La seconde est la libération conditionnelle de Xavier Vallat qui avait alors été tout récemment accordée.
Poliakov avait-il vraiment lu les satires que Céline publia avant guerre ? On peut en douter puisqu’à la veille de ce procès, il ne craint pas d’écrire ceci : « À l’époque de l’apaisement et de Munich, Céline avait déversé des torrents de haine démente sur les Juifs dans des pamphlets dont les titres déjà (Bagatelles pour un massacre, L’École des cadavres), dans leur crescendo forcené, sollicitaient et préfiguraient à la fois le déroulement progressif de l’œuvre exterminatrice. »
Un demi-siècle après ce procès (où Céline fut déclaré en état d’indignité nationale), il ne s’agit évidemment pas de prendre la défense de l’écrivain mais de rétablir les faits, et de rappeler que ces affirmations sont dénuées de tout fondement. À celles-ci, on peut aujourd’hui en opposer d’autres, notamment celles de chercheurs peu suspects de complaisance envers Céline : « Pour la plupart des lecteurs de l’époque, comme pour ceux d’aujourd’hui, Bagatelles pour un massacre, est un appel au pogrom, à tuer des juifs. Or, une lecture même cursive de ces textes montre à l’évidence qu’il ne s’agit pas de cela ; le massacre en question est celui des Français dans la guerre à venir : conflit en vue duquel ces mêmes Français, futurs cadavres, sont endoctrinés, formatés, éduqués – bien entendu par les juifs, les francs-maçons, les politiciens, etc. » (Régis Tettamanzi, Esthétique de l’outrance. Idéologie et stylistique dans les pamphlets de L.-F. Céline, vol. 1, Éd. du Lérot, 1999, p. 26).

Le fait que le texte de Combat fût écrit par un coreligionnaire eut également pour effet de susciter le courroux de Léon Poliakov. Les expressions qu’il utilise pour le désigner (« auteur juif américain », « intellectuel juif »,…) montrent assez que les origines de l’auteur (de cette défense littéraire) constitue pour lui une circonstance aggravante. Pratiquant la technique de l’amalgame, Poliakov n’hésite pas à comparer Céline à… Julius Streicher ( !) — Nietzsche, Rosenberg, Bardèche, Amaudruz… sont également cités dans la foulée.
Tel quel, ce texte constitue un document intéressant qui n’est pas sans rappeler certaines analyses réductrices dont Céline fait toujours l’objet aujourd’hui.

Marc Laudelout

1. Léon Poliakov, Sur les traces du crime, Berg International, 2003, 232 p.

Ce texte a paru initialement en novembre 2003 dans Le Bulletin célinien.

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