mercredi 16 septembre 2009

Le cri de Céline par Jean Lasserre - La Gerbe - 27 avril 1944

A l'instant des grandes catastrophes, à la veille des grands ravages ou des prodiges, alors que le peuple s'abandonne aux pressentiments de l'angoisse, se livre au désordre et bat comme une marée d'équinoxe les murs des prisons ou des cathédrales, des casernes, des mauvais lieux et des banques, des hommes soudains surgissent. Que va-t-il se passer? Ils ont jailli de la foule, de son flux et de son reflux, ils se dressent sur une borne, à un carrefour, dans l'obscurité terrifiée d'un moyen-âge, prédicateurs ou prophètes, martyrs parfois, et ils parlent.

Ils ne pourraient pas ne pas parler; ils expriment le sens de la rumeur fiévreuse, et incompréhensible jusque-là, qui monte de cette foule; une lucidité dévoratrice les anime, ils ne sont plus que le trou noir d'une bouche où retentit le plain-chant d'une vérité atroce et stricte.

Il fallait que ce qu'ils disent fût dit, et il fallait qu'ils fussent là pour le dire, sinon l'ordre des choses, même révolutionnaire ou bouleversé, sinon cet ordre ne serait ni complet ni juste. On croirait que le destin les a fait paraître pour que le peuple au milieu duquel ils se révèlent fût averti du péril, pour que lui fût offerte la dernière chance d'entendre la plaidoirie de sa sauvegarde, pour qu'on ne pût reprocher à la fatalité de s'être montrée féroce à son endroit, de l'avoir traité en ilote. On lui a donné une occasion d'avoir, peut-être, le dernier mot, et ces hommes l'en préviennent.

A tous les tournants de l'Histoire, nous les rencontrons, plus ou moins forts, plus ou moins habiles, parfois écoutés et compris, souvent méconnus; leur cri a toujours le même accent d'alerte.

Dans notre temps, M. Louis-Ferdinand Céline aura été ce cri.

Il fut ce cri dès son premier ouvrage. On peut penser que dès le Voyage au bout de la nuit c'était commettre une erreur que cantonner Céline dans la littérature, comme, plus tard, de l'annexer à la politique. Il était Céline, et Céline demeure un fait, non point un problème.

Quelle critique littéraire pourrait, en effet, revendiquer comme écrivain de son ressort un homme qui échappe aux lois de la grammaire? Ne nous occupons même pas de celles de la composition, mais de cette grammaire que le cher vieux Littré définit "l'art d'exprimer ses pensées par la parole ou l'écriture d'une manière conforme aux règles établies par le bon usage"... Quel souci pourrait donc en avoir Céline? Mais Céline est lui-même la preuve que la grammaire est touchée à mort!...

A la suite de ses autres ouvrages, on veut l'encadrer dans la politique. Mais il a dépassé depuis longtemps l'étape d'une époque où la politique est soumise elle-même aux grammaires des partis, chacun d'eux ayant bien la sienne, et moribonde. Céline ne relève d'aucune, d'aucun. Vouloir classer Céline dans une catégorie quelconque, c'est nier Céline. Il n'y a de problème Céline ou de "cas Céline" que pour ceux qui tenteraient de le ranger, sur les rayons de leur bibliothèque, parmi d'autres auteurs. A côté de Rabelais? Grand honneur, sans doute, mais, à part des apparences de verve, quels autres rapports? L'action de Céline est autre part et je crois qu'on ne peut lui donner sa place que dans l'ordre chronologique. Céline, en effet, restera comme une sorte de phénomène produit par les événement, comme la manifestation d'un temps. Que cette manifestation ait eu lieu par la prose et par l'édition n'est qu'un détail.

J'ai découvert Louis-Ferdinand Céline à Shanghai. C'était après que le prix Goncourt, qui lui paraissait destiné, eut été donné à un autre. Cela fit, paraît-il, un beau tumulte, mais en Chine les querelles du restaurant Drouant et du café des Deux-Magots avaient peu d'écho; aussi est-ce tout à fait par hasard que j'achetai, à la librairie française de l'avenue Joffre, le Voyage au bout de la nuit.

Rentré chez moi, et avant de sortir pour dîner, je commençai à feuilleter l'énorme bouquin. J'avais rendez-vous avec des amis, ils purent m'attendre longtemps! Une heure après avoir ouvert le Voyage, sans même pouvoir détacher mes yeux de la page que je lisais, je retirais ma cravate, puis, plus tard, ce fut au tour de mes souliers. Enfin l'aube survint, j'entendis les premiers appels des marchands ambulants, des mendiants, du barbier des rues, et je me découvris soudain gelé, affamé, mais à la dernière page du livre, et comme ivre.

Je ne crois pas qu'on puisse avoir d'une autre façon la révélation de Céline. Peu importe que ce soit à Shanghai, ou à Paris, ou n'importe où, mais, avec le recul du temps, terminant cette nuit-même son dernier ouvrage, Guignol's Band, je comprends pourquoi le coup qu'il nous portait, voici quinze ans, fut si rude et si magnifique, et c'est bien le mot de "révélation" qui convient.
- Des personnages comme ceux-là, disent à propos des héros de Céline les gens qui ne l'aiment pas, ça n'existe pas!
Mais si! Mais si, il existe, cet univers qui fait penser par instants aux Péchés Capitaux de Jérôme Bosch où des déments satisfaits d'eux-même et des idiotes lascives cavalcadent sur des chevaux obscènes. Il est là sous nos yeux, cet univers; nous n'avions pas su le voir et Céline nous découvre sans artifice que nous en faisons partie et que nous avons avec ceux qui s'y ébrouent une abominable fraternité.

C'est là, justement, qu'il échappe à la littérature comme à la politique. Il est un reflet. Plus tard, les historiens devront lire Céline non point pour y trouver une peinture exacte de l'époque, mais pour saisir quel fut son esprit, ce que fut sa détresse, cette détresse qui est intolérable à Céline, et qui le poursuit si fort qu'il ne peut s'en détacher et que nous retrouvons dans Guignol's Band - dont l'intrigue importe peu! - l'écho de sa furieuse pitié pour les hommes de son pays et de son temps.

"On serait né fils d'un riche planteur à Cuba Havane, par exemple, tout se serait passé bien gentiment; mais on est venu chez des gougnafes, dans un coin pourri sur toutes parts; alors il faut pâtir pour la caste et c'est l'injustice qui vous broie, la maladie de la mite baveuse qui fait vantarder les pauvres gens après leurs bévues, leurs cagneries, leurs tares pustulentes d'infernaux, que d'écouter, c'est à vomir tellement qu'ils sont bas et tenaces! Mois après mois, c'est sa nature, le paumé gratis il expie, sur le chevalet Pro Deo, sa naissance infâme, ligoté bien étroitement avec son livret matricule, son bulletin de vote, sa face d'enflure."

Je détache ces lignes de Guignol's Band paru aujourd'hui, en 1944, mais elles figureraient aussi bien dans le Voyage, dans Mort à Crédit ou dans Bagatelles pour un Massacre, publiés bien avant la consécration de notre misère. On y trouve la même âme généreuse et enragée que dans un autre ouvrage de Céline, beaucoup moins connu, qui fut, je crois, sa thèse en médecine, sur Semmelweis - Semmelweis, un des pionniers de l'antisepsie et qui mourut fou, ruiné, déshonoré pour avoir sauvé de la fièvre puerpérale des femmes en couches. Le style de Céline est, là, celui qui convient à une thèse de doctorat, mais la haine de la bêtise, de l'égoïsme, de la veulerie y éclate à chaque ligne. Cette haine, il l'éprouve, avec le même instinct, pour ce qui est conventionnel et creux, et cela se traduit, dans Guignol's Band, par un récit où le déchaînement verbal arrive, en certains passages - curieux paradoxe! - à une saisissante concision. Il y a quelques lignes pour nous décrire des quartiers pauvres de Londres et qui n'ont d'égales nulle part. Elles m'ont fait penser à cette petite prostituée famélique à laquelle Thomas de Quincey donna rendez-vous et qu'il ne retrouva jamais. Je la voyais, se croyant oubliée alors qu'on la cherche avec désespoir, et attendant vainement au coin d'une de ces uniformes rues de suie, de trottoirs sans fin et de brouillard. On entend, venant d'un pub voisin, l'écho du piano mécanique délabré où les arsouilles imaginés par Céline glissent des shillings gagnés par leurs femmes...

Mais alors? dira-t-on, en voilà bien, en voilà tout de même, de la littérature?

Non. C'est autre chose. Sans doute Guignol's Band peut bien être étiqueté "roman", puisque c'est une histoire qu'on nous raconte; mais, dans le Londres de ce roman comme partout où nous a promenés Céline, l'humanité la plus épouvantable éveille en nous, dans ses pires excès, de trop troublantes et trop précises résonances. Nous nous y reconnaissons dans des circonstances trop affreuses, redoutablement proches ou possibles.

Beaucoup de gens, convenons-en, n'apprécient pas ce genre de découvertes. Ils se croyaient généreux, beaux, intelligents, et Céline vient les convaincre qu'ils gisent au fond d'une bauge. Il n'y peut rien. Sans sa pitié et sa clairvoyance il serait sans doute un grand romancier; cependant, c'est plus fort que lui, il est Céline et Céline n'est pas l'homme des temps heureux.

Les temps heureux n'ont pas de Céline.

La Gerbe, du 27 Avril 1944.

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