Site entièrement consacré à Louis-Ferdinand Céline
Actualités & archives céliniennes
mardi 31 mai 2011
Louis-Ferdinand Céline - Parutions 2011
Toutes les nouvelles parutions sur Céline, nombreuses cette année, sont à découvrir dans notre rubrique "Livres" :http://lepetitcelinien.blogspot.com/search/label/Livres
L’invitation au « Voyage… » - Paris-Normandie - 31 mai 2011
Dans son dernier roman "Céline's band", Alexis Salatko met en scène la relation amicale qui va lier pendant des années l'auteur du "Voyage au bout de la nuit" et Marcel Aymé. C'est également l'occasion de redécouvrir Louis-Ferdinand Céline.Il y a 50 ans, le 1er juillet 1961 disparaissait Louis-Ferdinand Auguste Destouches, plus connu sous son nom d’écrivain Louis-Ferdinand Céline. Déjà un demi-siècle et pourtant, l’écrivain demeure omniprésent dans la mémoire collective. Une odeur de souffre accompagne son souvenir. A tel point que le cinquantième anniversaire de sa disparition fut récemment rayé des célébrations nationales. D’un trait de plume.
Le personnage est complexe. Presque insaisissable. Ecrivain de génie mais pamphlétaire radical, homme épris d’absolu mais traversé de contradictions, il suscite toujours autant de questions. De doutes.
Dans son roman « Celine’s band », Alexis Salatko réussit ce tour de force de nous installer aux cotés de Céline sans le côté voyeur… La performance n’est pas mince d’autant qu’il évite également l’écueil de ces biographies aussi savantes que rébarbatives. Bien évidemment, les spécialistes de Louis-Ferdinand Céline n’apprendront pas grand-chose de la construction de son œuvre, de ses liaisons dangereuses ou de son amitié avec Marcel Aymé. Ce roman ne leur est sans doute pas destiné. Par contre, il constitue une formidable entrée en matière pour essayer de comprendre cet écrivain majeur . Ce « Céline’s band » prend la forme d’une subtile invitation . Une fois le livre refermé, l’envie nous prend de partir pour ce « Voyage au bout de la nuit »
B.V.
Paris-Normandie.fr, 31 mai 2011.
>>> Alexis Salatko, Céline's Band, Robert Laffont, 2011.
lundi 30 mai 2011
Céline, le style n'efface pas la haine - L'Humanité Dimanche - mai 2011
dimanche 29 mai 2011
Vient de paraître : Albert et Louis de Jean-Paul Mugnier
Sortie aux éditions Fabert d'Albert et Louis, roman de Jean-Paul Mugnier, dialogue entre Albert Camus et Louis-Ferdinand Céline.Présentation de l'éditeur
Albert Camus et Louis Ferdinand Céline ensemble ? Improbable rencontre ! Pourtant c’est au dialogue entre ces deux hommes que l’auteur nous propose d’assister. L’un, Céline, de retour d’exil après avoir été condamné à mort par contumace et qui semble renouer avec le succès après la publication de D’un château l’autre, l’autre, Camus, de plus en plus contesté pour ses prises de position à propos de la guerre d’Algérie et qui pense lui-même à s’exiler. Le racisme affiché de Céline et celui sous-jacent reproché par certains à Camus ne sont pourtant pas les seuls éléments de cet échange. Céline, qui s’apprête à confier un secret à Camus veut d’abord s’assurer d’être considéré par lui comme un interlocuteur à part entière. L’Etranger et Mort à crédit seront les principaux supports de cette confrontation conduisant les deux hommes à revisiter certains aspects de leur enfance, à se découvrir mutuellement, pour qu’enfin, à l’issue de cet échange, Louis dévoile ce qui l’a poussé à vouloir rencontrer Albert.
Jean-Paul Mugnier, Albert et Louis, Ed. Fabert, 2011.
Commande possible sur Amazon.fr.
Louis-Ferdinand Céline sur France-Inter - Le Fou du roi - 27 mai 2011
Christophe Malavoy est venu présenter l'opéra Madame Butterfly de Puccini, qu'il met en scène dans le cadre du festival Opéra en plein air, ainsi que son livre Céline : même pas mort !, aux Editions Balland, sur France Inter, le vendredi 27 mai 2011 dans l'émission Le fou du roi de Stéphane Bern:samedi 28 mai 2011
Louis-Ferdinand Céline sur Radio Classique - 24 mai 2011
Christophe Malavoy était l'invité de l'émission Passion Classique du 24 mai 2011, pour évoquer Louis-Ferdinand Céline, à l'occasion de la sortie aux éditions Balland de Céline, même pas mort ! et de son projet de film consacré à Céline.
Rien n'est jamais simple avec lui par Frédéric Vitoux - Le Figaro Littéraire - 26/05/2011
On n'en finit jamais, avec l'auteur de « Mort à crédit ». Henri Godard s'attache à comprendre ses égarements.Que reste-t-il de nouveau à apprendre sur la vie de Céline, cinquante ans après sa mort ? À peu près rien. Toute nouvelle biographie de l'écrivain serait donc inutile ? Certainement pas. Le Céline d'Henri Godard en atteste. Expliquons-nous !
Depuis les premiers travaux rassemblés par Dominique de Roux en 1963 pour ses Cahiers de l'Herne, deux ans après la mort de l'écrivain, jusqu'à la publication récente des Lettres de Céline dans la « Pléiade », sous la direction de Jean-Paul Louis et Henri Godard, presque toutes les enquêtes possibles ont été menées, les documents rassemblés, les proches de Céline convoqués par de nombreux chercheurs, au premier rang desquels François Gibault. La dernière grande découverte remonte à une vingtaine d'années, quand un universitaire californien retrouva Elizabeth Craig, la jeune danseuse américaine tant aimée par Céline, qui accompagna la genèse et le lancement de Voyage au bout de la nuit en 1932 (à qui du reste le livre fut dédié) et qui avait disparu aux États-Unis au milieu des années 1930.
Bien entendu, des zones d'ombre subsistent. Ainsi le séjour de Céline à Londres en 1915 -1916 et le rôle exact qu'il joua là-bas au sein ou en marge de la pègre. Quelle fut la nature des liens qu'il noua alors avec l'entraîneuse française Suzanne Nebout, qu'il épousa devant un officier d'état -civil anglais, avant de la quitter ? Plus généralement, des fragments de correspondance se feront jour encore. Ces lettres bouleverseront-elles notre connaissance de Céline ? On peut en douter. Mais de quelle connaissance parlons-nous ?
La complexité et l'ampleur de l'oeuvre célinienne sont telles, les contradictions de l'homme si exacerbées, qu'on n'est pas près d'en finir avec elles. Cessera-t-on jamais d'écrire sur Stendhal, Flaubert ou Proust ? Il y a plus : les livres de Céline transposent de façon plus ou moins avouée sa propre vie ; c'est dire si l'approche biographique doit être renouvelée pour reconsidérer aussi l'oeuvre, les conditions et les secrets de son élaboration.
Les facettes d'une personnalitéDu Céline d'Henri Godard se dégage d'emblée une autorité que l'on pourrait qualifier de magistrale. Quel critique, quel historien, quel universitaire pourraient disputer aujourd'hui à Godard (à qui l'on doit entre autres les scrupuleuses éditions critiques de Céline en « Pléiade ») une telle maîtrise, nourrie par des dizaines d'années de réflexions, d'études, d'enseignement et d'analyses ?
S'appuyant pour une large part sur la correspondance de l'écrivain, il traque ainsi les moindres circonstances de sa vie pour éclairer son oeuvre, son caractère, et permettre de comprendre ses égarements, ses délires antisémites, qui ne sont pas des accidents mais les facettes d'une personnalité qu'il faut bel et bien affronter en bloc. Les pages qu'il consacre à la Grande Guerre, à la France des années 1930 sont à cet égard exemplaires, mais tout autant celles réservées à l'enfance de Céline : cette violence sociale que subit le jeune Louis dans un milieu où il faut « tenir son rang », mentir sur ses pauvres conditions de vie, ou encore ses années de grouillot dans le commerce, exploité par ses collègues comme par les patrons. « La vraie haine, elle vient du fond, elle vient de la jeunesse perdue au boulot sans défense », confessera par la suite Céline.
Quand l'enfant est envoyé en pension en Allemagne et qu'il s'est fait faire une casquette par « le petit Juif », autrement dit par le tailleur du village, comme il l'écrit à ses parents, faut-il déceler déjà là, ainsi que le suggère Godard, « une vision qui considérait les Juifs comme des êtres à part » ? Le Juif, comme nous disons communément le Chinois, l'Arabe ou l'Italien pour désigner le commerçant du coin avec ses caractéristiques, ne font pas, Dieu merci, de chacun de nous des racistes invétérés. Certes, le climat antisémite familial dans lequel a baigné l'enfance de Céline explique pour une part la teneur de Bagatelles pour un massacre et des autres pamphlets, Godard le souligne à son tour. Mais n'oublions pas que ce climat-là, l'écrivain l'a le premier dénoncé avec une lucidité sans pitié dans Mort à crédit, qui demeure son chef-d'oeuvre. Rien n'est jamais très simple avec lui. « L'âme n'est chaude que de son mystère », écrivait-il.
Pour l'approcher, ce mystère, ou pour tenter de le dissiper, les lecteurs de Céline ne pourront faire l'économie de cette biographie qui rassemble tant de connaissances et qui ouvre tant de portes.
Frédéric VITOUX
de l'Académie Française
Le Figaro Littéraire, 26/05/2011
Vient de paraître : Lettres à la N.R.F. : Choix 1931-1961
Les éditions Gallimard proposent en édition de poche un choix de lettres de Louis-Ferdinand Céline à la N.R.F., paru initialement dans son intégralité en 1991 dans la collection Blanche.Louis-Ferdinand Céline, Lettres à la NRF : Choix 1931-1961, Gallimard, 2011.
Commande possible sur Amazon.fr.
vendredi 27 mai 2011
Christophe Malavoy : "Je ne participerai pas à la médiocrité ambiante"
L'acteur a décidé de prendre ses distances avec le grand écran pour se consacrer à des projets ambitieux et personnels. Explications.Il est d'un autre temps, d'un autre monde. Christophe Malavoy, choisi pour mettre en scène en plein air l'opéra Madame Butterfly, n'est pas du genre à se taire. « Ce qui m'énerve dans la vie ? Une multitude de choses. Je ne pourrai jamais toutes les énumérer. Nous vivons dans le mensonge permanent. La télévision ? Elle nous plonge dans l'univers du faux. Il n'y a que la tendance qui compte. Ça ne m'intéresse pas de participer à la médiocrité ambiante. » Un constat qui explique pourquoi ce comédien, qui a connu son heure de gloire dans les années 1980 (La Femme de ma vie, Association de malfaiteurs) a décidé de prendre ses distances avec le grand écran. « Il est hors de question que je remette les pieds sur un plateau de cinéma si c'est pour faire ce que j'ai déjà fait. Pour moi, les grands metteurs en scène, ce sont des Fellini, des Jacques Audiard, des Bergman. Ce sont eux qui m'ont donné envie de faire ce métier. Depuis, le cinéma s'est appauvri. » Et d'ajouter : « La poésie a déserté nos écrans. Ce qui me plaît, c'est transposer nos émotions et non copier la réalité comme on le fait à l'heure actuelle. »
L'amour en chantantDéçu par l'orientation qu'a pris le septième art, il l'a aussi été par l'attitude de Guillaume Canet, à qui il a contribué à mettre le pied à l'étrier dans la pièce La ville dont le prince est un enfant, en 1994. « Dans la vie, il y a des gens que vous aidez et qui finissent par vous oublier. Il aurait pu faire appel à moi pour certains de ses projets, mais il a décidé de voler de ses propres ailes. Qu'importe, je n'ai pas de rancune. Il a du talent, j'espère simplement qu'il ne se laissera pas happer par le système. » Toujours est-il que Christophe Malavoy n'est pas du genre à ressasser. Il n'hésite pas « à se battre pour ses projets ». Pas étonnant qu'il ait été choisi pour mettre en scène Madame Butterfly. « Je suis en train de vivre une belle expérience, lance l'intéressé. Diriger des chanteurs lyriques, c'est un sacré défi. La magie a immédiatement opéré. Il n'y a rien de plus beau que de déclarer son amour en chantant. » Il vient par ailleurs de finir l'écriture d'un livre sur Louis-Ferdinand Céline et espère le porter au cinéma. « Je me bats sans cesse pour mes idées. J'ai rencontré une vingtaine de producteurs, mais aucun ne veut prendre de risque. Il faut que les mentalités changent. » En attendant, c'est au théâtre Hébertot, à Paris, qu'il interprétera ce rôle. « Céline se retrouvera face au Professeur Y avec qui il s'entretiendra. » Christophe Malavoy l'a bien compris : son salut, c'est au théâtre qu'il le trouvera.
Par Ingrid BERNARD
France-Soir, 27/05/2011
- Madame Butterfly, opéra en plein air, au parc de Sceaux (Hauts-de-Seine), du 2 au 4 juin, à 21 h 30, puis en tournée tout l'été. Réservations : 0.892.707.920 ou www.operaenpleinair.com.
- Céline, même pas mort ! éd. Balland, 312 p., 22, 90 €.
jeudi 26 mai 2011
Vient de paraître : Céline's band d'Alexis Salatko
Sortie chez Robert Laffont du roman d'Alexis Salatko Céline's band.Présentation de l'éditeur
De 1945 à 1950, Louis-Ferdinand Céline vit en exil au Danemark. Après avoir passé un an dans les geôles danoises, il loge dans un taudis, en résidence surveillée, sur les bords de la Baltique. C'est là que Marcel Aymé, porté par le succès de Clérambard représenté à Copenhague, vient retrouver son vieil ami. Marcel, le témoin muet des bons et des mauvais jours, celui qui n’a jamais lâché Louis malgré leur différend et les assauts de la meute, est le seul à lui arracher un semblant de repentir, tout là-bas, au coeur de la nuit nordique. Céline est l’auteur français le plus lu et le plus commenté au monde. Comment expliquer ce mélange de fascination et de répulsion qu’il inspire encore aujourd’hui ? Cette amitié de trente ans entre Marcel et Louis est le prétexte pour explorer la vie de Céline, cerner sa personnalité dans toute sa complexité, bref tenter de percer son mystère, à travers une fiction inspirée des séquences les plus marquantes de sa vie.
Alexis Salatko, Céline's band, Robert Laffont, 2011.
Commande possible sur Amazon.fr.
On ne saura jamais qui était Louis Ferdinand Céline par Hervé Bel
Chez Robert Laffont: D’un Céline l’autre , de David Alliott. Il ne s’agit pas d’une nouvelle biographie, ni d’une énième critique sur Céline. La démarche est autrement intéressante pour ceux que le cas Céline intéresse. Deux cents témoins racontent ce qu’ils ont vu de Céline, des proches, des célèbres, des plus obscurs. Chaque témoignage est précédée d’une courte biographie du témoin.Autant le dire, c’est formidable, et riche d’enseignements. On y constate une fois de plus qu’un homme n’est jamais ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre. D’un témoignage à l’autre, Céline est médecin des pauvres, homme désintéressé, radin, abject, beau, laid… Kaléidoscope humain : nous sommes tous comme Céline, des « moi » successifs, et parfois coexistants. Qui a dit qu’on ne peut être que ceci ou cela? On est ceci ET cela.
La période de l’occupation est évidemment une des plus intéressantes et… parfois des plus drôles. Les Allemands cultivés en poste à Paris cherchaient à rencontrer Céline qui vivait alors à Montmartre, avec sa bande, dont le peintre Gen Paul (dit Gégène).
Gerhard Heller, responsable de la Propaganda Staffel, admire Céline, mais avoue sa répulsion pour la violence de l’antisémitisme célinien. Un comble… Nous avons parlé de littérature, mais je ne pus l’empêcher de se répandre en folles déclarations sur les juifs que nous devrions exterminer un par un, quartier par quartier, dans ce Paris (…) gangréné par la juiverie.
Même réaction du militaire allemand Eitel Friedrich Moellhausen devant l’inconcevable rage de Céline. Il ne pouvait s’empêcher de s’acharner sur les juifs. Et il en voyait partout! Jusqu’à Fernand de Brinon, ambassadeur de Pétain à Paris. (…) Sa théorie en la matière était la suivante : « Il n’existe pas de bons juifs ou de mauvais juifs: il n’existe que des juifs. De même qu’il n’existe pas de bons ou de mauvais bacilles, il n’y a que des bacilles ». Pour le coup Moellhausen est choqué…
Le propos est parfois si outré qu’on se demande, avec les Allemands, s’il ne se fichait pas d’eux… Céline est contre les Juifs en 37, mais à l’ambassadeur allemand qui a souhaité le rencontrer, il annonce qu’il ne dira rien contre les juifs: J’ai fait de l’antisémitisme lorsque c’était mal vu. Maintenant que la chasse aux juifs est devenue religion d’État, vous ne voudriez quand même pas que je m’inscrive parmi les classiques. Je retire mes billes (témoignage d’un anonyme, page 550).
Le comble est atteint un soir, devant Otto Abetz (photo ci-contre). C’est Benoist-Méchin, auteur du remarquable « Ibn Seoud », qui assiste à la scène, en compagnie de Drieu et de Gen Paul, inséparable de Céline. Drieu parle, hésitant, lent, réfléchi. Céline se tait. Il ne dit pas un mot de la soirée. Benoist-Méchin croit lire sur son visage « une tristesse indicible ». Soudain, Céline explose:Assez! dit-il, assez! en frappant la table de ses deux mains au point de faire vibrer les verres. J’en ai assez d’écouter vos conneries! (…) vous nous cachez l’essentiel. Pourquoi ne nous dites-vous pas qu’Hitler est mort? – Hitler est mort? s’exclame Abetz en écarquillant les yeux. – Vous le savez aussi bien que nous! Seulement, vous ne pouvez pas le dire. Mais on n’a pas besoin d’être ambassadeur pour le savoir: ça crève les yeux! Les juifs l’ont remplacé par un des leurs!
Et Céline poursuit son invraisemblable raisonnement. La défaite allemande qui s’annonce vient de ce nouveau Hitler, un juif, dont chacun des gestes, chacune des décisions sont faits pour assurer le triomphe des juifs. Personne, dit Céline, n’est plus facile à imiter. Pour le prouver, il se tourne vers Gen Paul: Allons, mon bon Gégène, te fais pas prier! Ici on est entre copains. Montre-nous comme tu sais bien faire ton petit Hitler…
Gégène s’exécute. Il tire une pincée de tabac de sa blague, la place sous son nez, rebat une mèche sur son front et roule des yeux furibonds et dit d’une voix gutturale : – Raou, raou, raou, raous!
L’histoire doit être vraie. D’autres témoins parlent de scènes semblables, avec Gégène qui imite Hitler devant les Allemands. Folie? Non, Céline ne croit en rien, il ne vit que dans la provocation, elle est le sel de sa vie. Il lui faut se mettre en colère, progressivement, et trouver la force d’écrire enfin.
Ailleurs, il explique aux Allemands qu’ils sont foutus, que ce sont les Chinois qui gagneront. Les Parisiens en feront une tête quand ils verront les avant-gardes chinetoques déboucher aux Galeries Lafayette et se mettre à piller le rayon des frivolités! (…) Rien que des ruines fumantes, baignant dans un nuage de phosphore, des ribambelles d’enfants mongoliens et un soleil jaune se couchant sur un monde encore plus jaune que lui…
D’autres témoins parlent d’un Céline bon, très calme. Un bon camarade, un homme qui aime les enfants, la danse, un rêveur… On lira, dans l’ordre qu’on veut les témoignages d’Arletty, de Marcel Aymé, de Le Vigan, Rebatet, Vaillant etc.
Une mine de renseignements. Et si l’on veut voir plutôt que lire, on achètera les DVD intitulés « Céline vivant ».
Hervé BEL
http://actualitte.com, 25/05/2011
Vient de paraître : La brinquebale avec Céline d'Henri Mahé
Réédition (augmentée d'un chapitre inédit La Genèse avec Céline) chez Ecriture de La brinquebale avec Céline d'Henri Mahé, initialement paru en 1969 aux éditions de la Table ronde. Préface d'Eric Mazet.Présentation de l'éditeur
Voici le récit d’une amitié, exigeante et mouvementée : celle de Céline, écrivain et médecin, et d’Henri Mahé (1907-1975), dit « Riton-la-Barbouille », artiste peintre. Durant trois décennies, de 1930 à sa mort en 1961, Céline a adressé à son ami Mahé plus de deux cents lettres, de quelques lignes à dix pages. Joies et irritations quotidiennes rendues dans le langage dur et sans fard de l’amitié, ponctuation lâchée à la volée, souci débraillé du mot juste : tout Céline est ici tel qu’en lui-même, avec ses bouffonneries, ses obsessions, ses haines, ses idylles, ses rêves et ses angoisses. Entre les lignes, Henri Mahé prend la parole pour raconter sa vie, leur amitié. Ce « classique » célinien est suivi d’un texte inédit et truculent, La Genèse avec Céline (1970), ponctué d’autres missives, ainsi que d’un choix de quarante lettres inédites (1942-1954).
Henri Mahé, La brinquebale avec Céline, Ed. Ecriture, 2011.
Commande possible sur Amazon.fr.
Céline vu par sa fille - Le Figaro littéraire - 26/05/2011
Morte il y a quelques jours, Colette Destouches, la fille unique de l'auteur, avait rédigé des fragments de Mémoires. Extraits en exclusivité.C'est pour elle qu'il écrivit son seul livre pour enfants, Histoire du petit Mouck. Colette Destouches-Turpin est morte le 9 mai dernier dans sa quatre-vingt-onzième année. Elle était la fille unique de l'écrivain. Durant les années 1990, elle entama la rédaction de ses souvenirs. Ce sont ces feuillets (une trentaine) que nous avons pu nous procurer grâce à David Alliot, qui avait été l'un des rares auteurs à avoir recueilli son témoignage oral en 2001. Ce témoignage fait d'ailleurs partie des deux cents que compose son monumental D'un Céline l'autre, plus de mille pages qui forment une saisissante biographie kaléidoscopique d'un Céline vu par les autres. Colette Destouches est donc l'enfant de Louis-Ferdinand Céline et d'Édith Follet, célèbre dessinatrice à l'époque, elle fut la deuxième épouse de Céline, elle avait travaillé pour La Semaine de Suzette et illustra aussi bien Baudelaire que Mme de Lafayette… et le Petit Mouck.
Dans cette trentaine de feuillets, il y a des morceaux d'anthologie. Il faut dire que, à l'âge de douze ans, elle était tout près de son père, dans le studio de la rue Lepic, quand celui-ci était en train d'écrire son chef-d'œuvre, Voyage au bout de la nuit. Un témoignage extraordinaire sur la méthode Céline: «Je l'ai vu fabriquer son texte: il écrivait sur les murs, sur le papier peint et tout ce qui lui passait par la tête. Ensuite, il venait piocher dans ces notes pour les mettre dans son livre.»
À la lecture de ces souvenirs que Colette Destouches avait prévu de publier, ce qui frappe en premier, c'est l'extrême naïveté du texte et son écriture tremblante ; elle en commença la rédaction alors qu'elle avait plus de soixante-dix ans.«Un clown»
« Enfant, il me faisait un peu peur. Il faut dire que son attitude vestimentaire et autre était très caméléon (...) Je me souviens d'un “goûter” rendez-vous (rencontre habituelle de mon père, ma mère et moi-même souvent à l'Hôtel Lutetia) où il nous est apparu avec un pardessus redoutable par ses couleurs et son originalité. En quittant le Lutetia, ma mère me dit: “J'ai l'impression que dans mon jeune âge j'ai épousé un clown.” »
« Quand le “Voyage” était en route »
Je couchais souvent rue Lepic au cours de ces séjours auprès de mon père. Je dormais dans le petit lit du studio, à cette époque le Voyage était en route. Il écrivait surtout la nuit. Il s'asseyait à son bureau, dans cette même pièce, qui était notre chambre à tous deux.
« Seulement il allumait la lampe de son bureau une bonne partie de la nuit. J'avais le sommeil léger, il n'était pas facile de dormir. De temps en temps, il me demandait: “Tu dors, Colichon? - Oui, Papa.” Je faisais mine de dormir. Il me posait la même question un peu plus tard. Je ne répondais plus mais j'avais un œil ouvert et je le regardais. J'avais du mal à m'assoupir avec l'éclairage. Mais surtout il parlait seul et très haut, se levait, circulait en parlant encore plus fort. J'avais droit à tous les personnages qui défilaient devant moi et j'espérais qu'ils mourraient bientôt. La nuit était très longue… Maintenant, il parlait tout seul dans la journée et m'écoutait distraitement avec un gentil sourire. Je l'ai entendu aussi rire de ce qu'il venait de se dire à lui-même. »
« La vie, c'est plutôt un hôpital qu'un festival »
« J'avais seize ans quand j'ai eu une déception sentimentale. Le fiancé s'était dérobé, parce que j'étais la fille de Céline. De ce fait, ce garçon ne voulait plus m'épouser. Je courus chez mon père, pensant y trouver consolation et réconfort ; c'était pour moi le suprême recours, un refuge contre l'adversité. Il a essayé de me consoler: “Nous allons d'abord traiter cette émotivité délirante”, dit-il. Louis argumentait vigoureusement, pensant me guérir à tout jamais du mariage. Je devais rester célibataire. L'idée que je puisse un jour me marier lui était intolérable. Je devais me mettre dans la tête que les hommes étaient tous polygames et que la nature le voulait ainsi. Il en profitait pour me raconter ses propres expériences sentimentales. Cela n'était pas fait pour me consoler. Je repartais au petit jour, autant ébranlée, si ce n'est davantage. Au moment de le quitter il eut certaines phrases rassurantes: “ La vie, c'est plutôt un hôpital qu'un festival” et encore : “L'expérience est une lanterne qui n'éclaire que celui qui la porte.”»
« De retour du Danemark »
« Je me souviens de son retour de ce fameux pays nordique. Mon père m'avait convoqué chez M. et Mme Marteau. Ces derniers l'avaient accueilli avec bonté et générosité, dans leur hôtel particulier à Neuilly. J'étais tellement émue en allant à ce rendez-vous que je ne me rappelle ni le jour ni l'heure. Il m'a semblé, étant arrivée ponctuellement, avoir attendu très longtemps, le cœur battant. J'observais que les murs de l'escalier étaient recouverts de grandes fresques peintes par Gen Paul, représentant des épisodes de Voyage au bout de la nuit. C'était gigantesque, les personnages étaient grandeur nature.
Les proportions de l'ensemble étaient celles d'un château… De tout en haut, enfin, je vis un vieillard méconnaissable, qui descendait au milieu des fresques, très doucement, tout en pleurant. Il est là, il se jette dans mes bras, et là je le reconnais. Il est si léger, si vieux… Nous ne parlons pas. Nos larmes coulent, quelques mots sans suite, et c'est tout… On avait tout dit…»
« La famille fut bouleversée par “Mort à crédit” »« Quand parut Mort à crédit, la famille entière fut bouleversée par l'outrance de cette caricature de Fernand et de Marguerite. Cette mère a une telle confiance en son fils ! Elle est pieuse et ne manque jamais la messe un seul dimanche. Docile et naïve et aveuglée d'admiration pour Louis, elle obéit ponctuellement à l'interdiction d'ouvrir le livre. “Tu dois empêcher ta grand-mère de lire Mort à crédit, me dit-il. C'est un roman, non une réalité, elle ne saurait pas faire la différence.” Volubile comme elle l'était et n'écoutant jamais les réponses aux questions qu'elle posait, ce ne fut pas difficile de la décourager. Cependant n'a-t-elle pas soupçonné quelque chose ?
Quant à l'Oncle Louis, il s'empresse d'ouvrir le livre. Il écume, ses yeux noirs d'ancien joueur de prunelles lancent des flammes ! Il hurle: “Je vous l'avais bien dit, c'est un voyou, c'est une horreur”, et du haut de sa stature d'hidalgo, il vocifère des injures, avec son surprenant accent faubourien qui détruit toute sa prestance. Que de paroles inutiles dans sa loquacité aberrante. Cependant comme il était un très brave homme, il fut d'un dévouement remarquable, pour son neveu, dans les mauvais moments. »
Danse avec la mort - La Croix - 25/05/2011
En février 1944, Louis-Ferdinand Céline est invité à dîner par l’ambassadeur d’Allemagne à Paris, Otto Abetz. L’un des convives, Jacques Benoist-Méchin, racontera la scène. À un moment de la conversation, Céline frappe violemment la table et se lance dans une tirade apocalyptique pour décrire ce qui va advenir de l’Allemagne disparaissant dans « un ouragan de soufre et de feu ».Il tempête sur ce thème : «Tout sera pilonné, calciné, volatilisé, anéanti.» Il affirme que Hitler est déjà mort et remplacé par un sosie. « Une camisole de force ne le ferait pas taire », note Benoist-Méchin. Soudain, Céline, à la stupéfaction des convives, se lève et « esquisse un pas de danse autour de la table ». Abbetz le fait raccompagner chez lui.
Ce danseur fou, ce vaticinateur qui se prend pour l’un des quatre cavaliers de l’Apocalypse, que vient faire la danse dans son délire mortifère ? Une brève réponse faite à Pierre Dumayet, des années plus tard, lors de l’émission « Lectures pour tous », donne sans doute la clé de son tourment.
Comme Dumayet lui demande ce qu’il reproche le plus aux hommes, le vieil écrivain antisémite répond : « Ils sont lourds. » Lorsque Céline, le reclus de Meudon, mourra le 1er juillet 1961, il aura entendu, toute l’après-midi qu’aura duré son agonie, la musique du ballet Sylvia , venue de l’étage supérieur de sa maison où son épouse Lucette donnait des leçons de danse…
Rien de moins léger que Céline, rien de moins aérien, de plus lourd au fond que ce qu’il fait subir encore aujourd’hui à la mémoire française. Quand il s’agit de célébrer le cinquantième anniversaire de sa mort, le mot « célébration », justement, finit par être suspect et l’on se contentera d’une commémoration, façon plus neutre de se remémorer ce qu’il apporta à la littérature et du poids de haines dont son esprit était lesté.
« La danse est pour Céline au cœur d’une protestation »
La biographie de Céline par Henri Godard, grand célinien devant l’éternel et homme de nuance, contient un chapitre sur Céline et la danse qui est l’un des plus beaux passages de ce gros livre. La danse, écrit Henri Godard, a « de tout temps été pour lui la figure de tout ce qu’il aimait dans le monde ».
Plus loin le biographe précise : « La danse est pour Céline au cœur d’une protestation, tâtonnante mais passionnée, contre une humanité qui se contenterait de la matière, et donc se soumettrait à elle. » La danse comme représentation stylisée de l’idéal, mais d’un idéal inaccessible.
L’intérêt marqué de Louis Destouches pour les danseuses, sa présence dans les répétitions, son assiduité aux représentations, son mariage avec Lucette Almanzor, professeur de danse : de bout en bout de sa vie d’homme il se fit l’observateur fasciné de l’impossible légèreté.
« Ils sont lourds… » Probablement l’auteur de Voyage au bout de la nuit, ce chef-d’œuvre, mais aussi de Bagatelles pour un massacre, cette infamie d’antisémitisme, l’homme des romans hallucinés mais novateurs et l’homme des pamphlets qui dégagent une pestilence, cet homme n’était sans doute pas d’une pièce. Henri Godard cite à juste titre ce qu’écrivait Baudelaire dans Mon cœur mis à nu : « Il y a dans tout homme, à toute heure, deux postulations simultanées, l’une vers Dieu, l’autre vers Satan. »
Tout ce qui, dans le nihilisme foncier de Céline, tourne « vers Satan » peut donner lieu à un florilège de l’horreur et de la malfaisance. Son racisme maladif, son antisémitisme jamais renié (il n’aura après la guerre aucune parole de regret ou de repentance), ses mots lâchés et accumulés sur « le juif » – avant, pendant, après la guerre – relèvent d’une maladie incurable.
Le jour où ses pamphlets seraient republiés (pour l’instant sa veuve s’y oppose), on constaterait l’ampleur des dégâts. Mais, déjà, sa surabondante correspondance en porte les traces indélébiles.
Céline, « un poisson hors de l’eau. »
Débat possible : la compétition, dans cet esprit humain, entre Dieu et Satan, pour reprendre les suppositions de Baudelaire, autrement dit la dialectique entre le Mal et le Bien, résume-t-elle Louis Destouches, médecin, et son double infernal, Louis-Ferdinand Céline ?
Ce serait nier l’inextricable lien entre la vie et l’œuvre, entre le tempérament du pamphlétaire et la déstructuration de la langue opérée par celui qu’on prit, au premier roman, pour un homme de gauche…
Il dansait autour de la mort, il fantasmait autour du néant. Les titres de ses livres portent presque tous des mots liés à la négativité et à la mortalité. Il alla jusqu’à écrire: «La vie imaginaire convient aux espèces de morts que nous sommes, mi-souvenirs, mi-délirants.»
Bernanos avait eu cette formule à son sujet : « C’est un poisson hors de l’eau. » Il s’agite en tous sens, manque d’étouffer. Cette fureur de vivre, à la fois comme aspiration à vivre et comme regret de vivre, voilà sans doute la contradiction de cet homme dont une partie de l’œuvre nous fascine et dont l’autre nous dégoûte.
P. S. : À noter la parution d’un volume de la collection « Bouquins », D’un Céline l’autre, dans lequel sont rassemblés par David Alliot d’innombrables témoignages sur Céline, à charge et à décharge. Un travail énorme et de référence. Signalons aussi le petit livre du journaliste Antoine Peillon, Céline, un antisémite exceptionnel (Éd. Le bord de l’eau) où il affirme qu’une « omerta » interdit de considérer le rôle majeur de Céline dans la collaboration active.
Bruno FRAPPAT
La Croix, 25/05/2011
mercredi 25 mai 2011
Télérama Hors-série Louis-Ferdinand Céline
Voyage au bout de Céline - Entretien avec Henri Godard - Le Nouvel Observateur - 25/06/2011
Au cœur de violentes polémiques et cinquante ans après la mort de l’écrivain, Henri Godard, qui a édité ses œuvres en Pléiade, publie une nouvelle biographie de l’auteur du «Voyage au bout de la nuit» qui fera date. Rencontre.C’était le 21 janvier. Après trois jours d’une polémique fiévreuse, Frédéric Mitterrand annonçait que, finalement, le nom de Louis-Ferdinand Céline n’avait rien à faire au programme des «Célébrations nationales» 2011, dont il avait pourtant lui-même signé la préface. La notice concernant le romancier devait en être supprimée. Son auteur, le professeur Henri Godard, n’avait plus qu’à rentrer chez lui: quand il s’est avancé, le ministre de la Culture lui a tourné le dos. Fin de l’affaire Céline?
C’était une belle façon de faire de la publicité au plus gênant des écrivains. Quatre mois plus tard, il est partout: à la une des journaux; au théâtre avec Denis Lavant et Jean-François Balmer; dans les ventes aux enchères où l’on exhibe ses lettres manuscrites; et surtout en librairie, où l’on trouve aussi bien les témoignages rassemblés par David Alliot dans «D’un Céline l’autre» (Laffont) que la version révisée du «Céline entre haines et passion» de Philippe Alméras (Pierre Guillaume de Roux), la réédition des impressionnants «Derniers clichés» pris à Meudon par Pierre Duverger (Ecriture), les souvenirs d’«Une enfance chez Louis-Ferdinand Céline» publiés par la danseuse Maroushka (Michel de Maule), ou encore «Céline’s band», un assez habile petit roman didactique d’Alexis Salatko sur les rapports de l’écrivain avec Marcel Aymé (Laffont).
Mais on en passe: c’est encore Henri Godard qui fait l’événement avec une remarquable biographie pleine d’analyses érudites, de nuances et de questions insolubles. Célébration nationale ou pas, son «Céline» est appelé à s’imposer comme un ouvrage de référence.
Grégoire LEMENAGER
Le Nouvel Observateur.- Vous semblez surpris par le nombre de publications consacrées à Céline pour le cinquantième anniversaire de sa naissance...
Henri Godard. - Ca fait longtemps que je travaille sur Céline. C’est toute une aventure. C’est un auteur tellement particulier, pour lequel on est partagé entre l’enthousiasme et le dégoût. Là je suis étonné: je m’attendais à une levée de boucliers. Or, depuis la parution du «Contre Céline» de Jean-Pierre Martin en 1996 et de quelques autres publications qui, toutes, prolongeaient plus ou moins les travaux de Philippe Alméras en se focalisant sur l’antisémitisme de Céline, on observe une rare unanimité dans l’intérêt.
Sauf qu’il y a eu cette polémique en début d’année, dans laquelle vous vous êtes retrouvé impliqué pour avoir rédigé une notice sur Céline dans un ouvrage officiel de «Célébrations nationales»... Comment avez-vous vécu cet épisode?
La préface d’Alain Corbin était maladroite, qui vantait la grandeur morale des personnages célébrés. Les responsables du recueil avaient sans doute oublié que leur comité y avait inscrit Céline... Mais j’ai été déçu que Serge Klarsfeld ne m’ait pas fait part de sa réaction, d’autant que nous avons par ailleurs des relations amicales. Ensuite j’ai été ennuyé par sa formulation très impérative. Ce n’était pas: «Nous regrettons que...». C’était: «Nous demandons le retrait immédiat de ce recueil...». Surtout, ce qui m’a le plus atteint, c’est la décision de Frédéric Mitterrand et la manière brutale dont elle a été annoncée. Cela faisait beaucoup de maladresses.
Vous aviez jusqu’ici considéré Céline irrécupérable, d’un point de vue institutionnel. Pourquoi avoir accepté de rédiger cette notice?
La demande m’est venue du ministère. Une douzaine de personnalités avaient décidé de faire une place à Céline en tant qu’écrivain, sans buter irrémédiablement sur les objections liées à son antisémitisme... Or tout mon travail était aussi allé dans ce sens. J’ai donc accepté, d’autant qu’on m’avait certifié que personne ne s’était élevé contre le nom de Céline. J’ai pensé que les esprits avaient évolué. Mais c’était une illusion.
Il existe déjà plusieurs biographies de Céline. Pourquoi lui en consacrer une à votre tour?
Les biographies de François Gibault et Frédéric Vitoux ont plus de vingt ans; des chercheurs ont fait apparaître beaucoup de choses depuis. D’autre part, l’édition des lettres de Céline m’a donné accès à un matériau formidable, notamment pour saisir comment il avait vécu les événements. Troisièmement, les biographies déjà existantes sont pour les unes des biographies autorisées, au sens anglo-saxon du terme, c’est-à-dire qu’elles bénéficient des confidences de l’entourage, et en particulier de Lucette Destouches; ou bien ce sont des biographies à l’américaine qui, comme celle de Philippe Almeiras, contestent, sinon démolissent leur sujet, en le montrant comme un salaud plus que comme autre chose.
Surtout, il s’agissait pour moi d’écrire une biographie qui ne se contente pas des faits; je voulais intégrer un examen des œuvres, à leur place dans la vie de l’auteur. Comment les romans sont-ils interrompus par les pamphlets? Comment se situent-ils les uns par rapport aux autres? J’avais eu la tentation d’écrire un livre qui se serait appelé «D’une œuvre l’autre», pour reconstituer la logique ou la dynamique qui fait passer Céline d’un roman à un autre. Elle est tantôt stylistique, tantôt narrative, tantôt thématique, tantôt lié à la part de vie dont elle s’inspire.
Je voulais tenir les deux bouts de la chaîne, avec d’un côté les données strictement biographiques, et de l’autre l’univers de l’œuvre. Il en reste quelque chose, avec d’un côté les données strictement biographiques, et de l’autre l’univers de l’œuvre. C’est pour ça que j’ai repris cette formule de Malraux en épigraphe: « la biographie d’un artiste est sa biographie d’artiste. »
Enfin, il y a là deux pleins chapitres sur le racisme de Céline, et dans le même livre, dix pages sur ce qu’est la danse dans sa vie: dans mon travail d’universitaire, cela aurait fait l’objet de deux ou trois articles différents; là, il s’agit de faire fonctionner tout ensemble.
La formule « écrivain génial mais parfait salaud » est en train de devenir une sorte d’idée reçue à la Flaubert. L’intérêt est de voir en quoi c’est un « écrivain génial », et en quoi c’est un « parfait salaud », jusqu’à quel point, etc. Ainsi, même son antisémitisme est complexe. Il y en a plusieurs chez lui, successivement. Avant 1936, il est déjà monstrueux pour nous, mais c’est un antisémitisme «hérité», composé de choses plus ou moins folkloriques qui devaient traîner dans le milieu de petits commerçants auquel appartenaient ses parents.
C’est même un antisémitisme à éclipses: dans «Mort à crédit», en 1936, il ridiculise l’antisémitisme dans le personnage de son père, qui accuse les juifs et les francs-maçons chaque fois qu’il a des ennuis à son bureau. Or c’est très étonnant: six mois après la sortie du livre, Céline tiendra le même type de discours. Autre point extraordinaire: dans «Mea Culpa», qu’il écrit en novembre 1936 à son retour d’URSS, Céline en veut aux communistes et surtout à la nature humaine; mais il n’est guère question des juifs. Trois mois plus tard, quand il commence «Bagatelles pour un massacre», il ne parle plus que d’eux.
Que s’est-il passé?
Cela paraît idiot, mais «Mort à crédit» a été pour lui une énorme déception. Céline s’y était mis tout entier, il pensait que son livre allait étonner tout le monde. Or beaucoup de gens le trouvent trop violent, trop obscène, il sort entre les deux tours de l’élection du Front populaire, et tombe à plat. Céline, lui, tombe de son haut. La chute est d’autant plus dure que son attente était extrêmement forte. Comme ça coïncide avec d’autres déceptions, notamment concernant les ballets qu’il voulait faire monter, quelque chose se cristallise. C’est comme un virus qui aurait pu rester inerte en d’autres circonstances, mais qui, d’un seul coup, se trouve activé au maximum.
Céline apparaît alors comme un possédé et vous parlez à son sujet d’une incarnation du Mal. Etait-il fou, au sens clinique du terme?
Je refuse le mot. Ce serait le disculper, le mettre hors de cause. Il aurait pu s’arrêter. Après avoir beaucoup étudié la question, je ne pense pas qu’il y ait chez lui d’appel au meurtre des juifs. On peut trouver que la dénégation d’humanité est telle que cela revient au même, d’autant qu’elle a préparé les esprits aux mesures de Vichy, mais il reste que ça fait une différence. Il préconise d’envoyer les juifs en «Palestine».
A un autre niveau, il se délecte dans une fascination métaphysique pour le Mal, au sens où, dans une époque comme la nôtre, le Mal est un refus radical de l’Autre. Lui se laisse entraîner avec une espèce de délectation sur cette pente. Je le crois pris par une espèce de vertige dans la négation de l’autre: il s’agit de prendre une partie de l’humanité pour bouc émissaire, en quelque sorte, pour se rassurer soi-même sur son identité et sur la soi-disant race à laquelle on appartient.
A-t-il collaboré?
On ne peut répondre par oui ou par non. J’avais écrit dans ma notice qu’il s’est tenu à l’écart de la collaboration officielle. C’est une chose que Klarsfeld a contestée, mais que je continue à soutenir: il n’a fait partie d’aucune administration, d’aucune institution; son voyage à Berlin en 1943 s’est fait à titre privé, et il n’était pas particulièrement choyé par les Allemands. Beaucoup d’entre eux estimaient même qu’il faisait plus de mal que de bien à leur cause. Ceux avec lesquels il est en contact, comme Karl Epting, le directeur de l’Institut franco-allemand auquel il demandait du papier pour faire réimprimer ses livres, étaient des admirateurs de son œuvre.
Par ailleurs, s’il n’a pas écrit d’articles pour des journaux collaborationnistes, Céline n’a pas manqué de leur écrire des lettres, sachant très bien qu’elles seraient publiées... Est-ce de la roublardise? Il est difficile de trancher. D’autant qu’il n’existe qu’un seul article de lui, publié en 1933, qu’il avait présenté comme son premier et dernier article. Il avait contre la presse une prévention très forte, et refusait de toucher la moindre rétribution quand on publiait ses lettres. On lui a un jour proposé des honoraires, qu’il a refusés. Il y a chez lui une éthique, une pratique de l’argent: il ne voulait gagner de l’argent qu’à partir de la médecine, puis surtout de son travail proprement littéraire.
Vous êtes favorable à une édition critique de ses «écrits polémiques»...On peut considérer que ce serait plus sain. Mais comme il suffirait pour l’interdire qu’une personne attaque pour incitation à la haine raciale, ça règle le problème d’une certaine manière.
Comment analysez-vous son attitude après guerre?
C’est la troisième phase de son antisémitisme. Il aurait pu avoir un mot de regret. Or pas du tout: il s’enfonce. Ca prend des formes légèrement différentes, mais qui de notre point de vue ne sont pas moins sensibles. Il n’écrit plus d’injures contre les juifs comme dans les pamphlets, il se tient à carreau, mais il persiste en fait dans la même logique, sans diminuer d’un poil, en parlant des camps avec désinvolture ou en reprenant son obsession de toujours: les juifs ont repris leur pouvoir, tandis que lui se trouve pourchassé et tenu à l’écart.
Cela se trouve dans sa correspondance. Mais dans son œuvre?
Même dans ses quatre romans d’après-guerre, il introduit par petites piques des choses de cet ordre-là. Par exemple quand il fait allusion à Anne Frank dans «Nord»... C’est à doses homéopathiques, si l’on peut dire, mais c’est sa signature. D’autant qu’il a toujours attaqué le lecteur dans les sentiments qui lui semblent les plus naturels. Cela contribue en effet à radicaliser une caractéristique de toute son œuvre: un renversement terme à terme du rapport entre auteur et lecteur.
Dans la tradition littéraire, il repose sur une complicité supposée. Lui retourne ça d’emblée, et prend le lecteur à rebrousse-poil. C’est présent dès le début de «Voyage au bout de la nuit» avec cette phrase: «l’Amour c’est l’infini mis à la portée des caniches». Cette démythification de l’amour est une manière de rentrer dans le chou du lecteur. Même chose à la première page de «Mort à crédit», quand il écrit: «Je n’ai pas toujours pratiqué la médecine, cette merde». Dans les romans d’après 1945, ce genre d’allusions est une manière de persister dans son ornière; mais c’est aussi une façon d’attaquer le lecteur dans ses convictions les plus profondes.
En quoi est-il particulièrement génial?
Il y a d’un côté cette violence extrême en toutes choses: il est celui qui va toujours plus loin que tout le monde dans la manière de cracher le morceau, ou de dire ce que les autres ne disent pas. Mais le plus important, même s’il y a bien d’autres choses à dire, c’est évidemment la question de la langue. Ce n’est pas tous les jours qu’un écrivain modifie les termes de la langue. Toute sa recherche porte sur l’oralité. Dans «Voyage au bout de la nuit», il part de l’introduction d’un français populaire dans un texte. Avec «Mort à crédit», il découvre que ce français populaire est d’abord oral. Le reste est assez secondaire.
De roman en roman, il va toujours plus loin. Puisque l’écrit suppose de prévoir ce que va être sa phrase, il supprime la phrase et ses repères: la majuscule initiale, le point final, et même les ponctuations secondaires que sont les virgules. Il remplace tout ça par les trois points. C’est évidemment le résultat d’un travail considérable, mais cela finit par restituer une temporalité différente: ce que Céline nous transmet, c’est le présent de celui qui parle. C’est le plus important, je crois. D’autant que cette temporalité est tout naturellement ce qui le place en opposition avec Proust. Là où Proust déploie une phrase immense, qui peut durer une ou deux pages mais qui finit par retomber sur ses pieds, Céline casse la phrase: il retrouve ainsi non pas le passé mais, d’une certaine manière, le présent de celui qui parle.
Son éducation ne l’orientait pas exactement vers la littérature, il a publié son premier roman à 38 ans, et sa première vocation est plutôt la médecine… Comment ce docteur Destouches est-il devenu écrivain?
La première chose qui m’attire et me retient chez lui, c’est l’authenticité de cette vocation d’écrivain. Elle n’est pas née à l’école. Après le certificat d’études, pendant son apprentissage, il prépare le bac sans rien dire à personne. Ce sont des années très difficiles et en même temps, c’est un privilège: un vrai contact avec la vraie vie, doublé d’un contact personnel avec la littérature, différente de ce qui peut arriver dans une enfance bourgeoise, où les choses sont données toutes emballées pour ainsi dire.
Céline parle très peu de ses lectures. Or, quand on fait le bilan, il a des connaissances littéraires qu’on ne lui supposait même pas: Villon, Pascal, Chateaubriand, Shakespeare, Dostoïevski sont ses phares. Et quand il présente La Fontaine comme son écrivain favori, c’est stupéfiant. Quel lecteur de Céline aurait pensé cela? Et que pensez-vous de la posture qu’il prend, notamment après-guerre: celle d’un homme dévoué à la littérature, au style, et souffrant malgré lui de s’y consacrer?
C’est du cinéma. Ce qui n’en est pas, c’est le refus de la posture d’écrivain, avec tout ce qu’elle implique comme valorisation, sinon comme sacralisation. Quand une photo le montre à sa table de travail en train d’écrire, il dit avoir l’impression de se voir sur le siège de ses cabinets... «J’écris», note-t-il. Conjugué dans un emploi absolu, c’est un verbe qui le hérisse. Mais il ne peut pas se passer d’écrire...
Dans les années 1930, quand il a une activité médicale, il écrit la nuit après avoir donné ses consultations toute la journée. Par la suite, il ne passe pas un jour sans le faire; y compris pendant sa «traversée du désert», au début des années 1950, quand il publie «Féérie pour une autre fois» et doute de retrouver une audience... Pourtant, il n’écrit pas facilement; ses milliers de pages de version préparatoire attestent son exigence folle, comparable à celle de Flaubert. Casser la phrase lui demande beaucoup de concentration: pour lui, «c’est un travail de force, pas moins qu’un travail musculaire». Après quoi, il peut dire tout ce qu’il veut: avant-guerre, il raconte avoir commencé à écrire pour s’acheter un appartement; ensuite, il prétend que c’est pour rembourser des dettes à Gallimard...
La façon dont il exigeait d’entrer dans la Pléiade et le ton sur lequel il écrivait à Gaston Gallimard, y compris pendant cette «traversée du désert», montre en tout cas nettement la très haute opinion qu’il avait de lui-même...
C’était plus qu’une opinion: c’est la conviction, chevillée au corps, qu’il est un des écrivains du siècle. Pour lui, ce n’est pas un mérite social, mais ça se trouve comme ça. Il paye pour l’être. Et voudrait être payé en retour.
Propos recueillis par Grégoire Leménager
Source: Ceci est la version longue de l'entretien publié dans "le Nouvel Observateur" du 19 mai 2011.
Henri Godard, Céline, Gallimard, 608 p., 2011.Commande possible sur Amazon.fr.
mardi 24 mai 2011
Céline, l'indomptable - Revue des deux mondes - juin 2011
En vente le 8 juin.
Au sommaire:
Olivier Cariguel : Céline envoûté par la Revue des Deux Mondes
Frédéric Verger : Le fanfaron des génocides
Jean-Louis Bory, Maurice Clavel : Entretien
Quentin Ritzen et Jacques Legris : Trois écrivains parlent de Céline, Rabelais de l’ère atomique
Eryck de Rubercy : Benn, Jünger et Céline
Albrecht Bretz : Céline et le IIIe Reich
André Derval : Singulier ou pluriel ? Céline, du nombre…
Marc Weitzmann : Quelques questions sur un anniversaire
Michel Crépu : Céline, boîte noire du XXe siècle
Olivier Cariguel : Les livres du cinquantenaire
www.revuedesdeuxmondes.fr
Commande possible sur Amazon.fr.
Programme du colloque "Céline à l'épreuve" des 25, 26 et 27 mai 2011
Le programme du colloque "Céline à l'épreuve" des 25, 26 et 27 mai 2011 à Paris et Nantes est à télécharger en cliquant sur le lien suivant :
lundi 23 mai 2011
Colloque international «Céline à l'épreuve» les 25, 26 et 27 mai 2011 à Paris et Nantes
TLI-MMA (Université de Nantes), Ecritures de la modernité (Sorbonne Nouvelle- Paris-III), Centre de recherche sur les arts et le langage (CNRS-EHESS) organisent un colloque international consacré à Louis-Ferdinand Céline les 25, 26 et 27 mai 2011 à Paris et Nantes. Voici le programme de ces 3 journées.Université de Paris-3
Maison de la Recherche, 4 rue des Irlandais, Ve ardt.
Mercredi 25 mai (matin)
Président de séance : Alain Schaffner
Maison de la Recherche, 4 rue des Irlandais, Ve ardt.
Mercredi 25 mai (matin)
Président de séance : Alain Schaffner
9h30 : Henri Godard (Université de Paris IV) : « Autour d’une biographie »
10h : Régis Tettamanzi (Université de Nantes) : « Bilans critiques »
10h30 : pause
11h : Cécile Leblanc (Université de Paris III) : « La correspondance Céline-Mondor »
11h30 : Alexandre Seurat (Université de Paris III) : « Céline face à l’hystérie »
Mercredi 25 mai (après-midi)
Président de séance : Alain Cresciucci
14h : Odile Roynette (Université de Besançon) : « Céline combattant : une lecture historienne »
14h30 : Jérôme Meizoz (Université de Lausanne, Suisse) : « Pseudonyme et posture chez Céline »
15h : pause
15h30 : Gisèle Sapiro (CNRS, EHESS) : « La figure de l’écrivain irresponsable »
16h : Philippe Roussin (CNRS, EHESS) : « Sartre : Céline ou Genet »
Jeudi 26 mai (matin)
Président de séance : Philippe Roussin
9h : Catherine Rouayrenc (Université de Toulouse-II) : « De la phrase à l’énoncé oral : une désarticulation progressive »
9h30 : Alain Schaffner (Université de Paris III) : « La tension narrative dans les premiers romans de Céline »
10h : pause
10h30 : David Décarie (Université de Moncton, Canada) : « Métaphores et inconscient : de l’émotion célinienne au tropisme sarrautien »
11h : Alain Cresciucci (Université de Rouen) : « Céline et le cinéma »
Jeudi 26 mai (après-midi)
Président de séance : Philipp Watts
14h : Yoriko Sugiura (Université de Kobé, Japon) : « Perte et deuil dans Mort à crédit »
14h30 : Tonia Tinsley (Université du Missouri, USA) : « Virginie, l’épreuve féerique du féminin célinien »
Université de Nantes
Vendredi 27 mai (matin)
Bâtiment Censive, salle 4046
Président de séance : Régis Tettamanzi
Vendredi 27 mai (matin)
Bâtiment Censive, salle 4046
Président de séance : Régis Tettamanzi
10h : Gaël Richard (La Roche-sur-Yon) : « Céline et le mouvement breton »
10h30 : Sonia Anton (Université du Havre) : « L’apport des lettres inédites »
11h : Jean-Paul Louis (éditeur) : « L’édition de la correspondance de Céline : état des lieux »
Vendredi 27 mai (après-midi)
Bâtiment Censive, salle de conférences
Présidente de séance : Anne Roche
14h : Anne Roche (Université de Provence) : « Succession ouverte ? »
14h30 : Philipp Watts (Université de Columbia, USA) : « Une nouvelle littérature du mal ? »
15h : pause
15h30 : Table ronde : l’influence de Céline sur la littérature française contemporaine : Mickaël Ferrier (écrivain), Hédi Kaddour (écrivain), Yves Pagès (éditeur, écrivain)
17h-18h : Lecture-spectacle par Thierry Pillon (Voyage au bout de la nuit)
Organisation:
Philippe ROUSSIN, Centre de recherche sur les arts et le langage (CNRS-EHESS)
Alain SCHAFFNER, Ecritures de la modernité (Sorbonne Nouvelle- Paris-III)
Régis TETTAMANZI, TLI-MMA (Université de Nantes)
Claude Dubois : nouvelle parution, conférence et dédicace...
Après La Bastoche, une histoire du Paris populaire & criminel, Claude Dubois vient de faire paraître La rue Saint-Antoine chez Jean-Paul Rocher éditeur.Dédicace : Le vendredi 3 juin, à 18 heures, Claude Dubois signera ses deux ouvrages à la librairie "Page 189" , 189, rue du Faubourg Saint-Antoine (Paris 11è).
Conférence : Le vendredi 10 juin, à 16 heures 30 au "Balajo", conférence sur la Bastoche, l'occasion de rappeler les liens entre Henri Mahé, décorateur des lieux et Céline, tous deux présents lors de l'inauguration le 18 juin 1936. (La Balajo, 9 rue de Lappe, Paris 11è).
Quatrième de couverture
Depuis 1987 Claude Dubois tenait au Figaroscope ladite chronique du Titi et avait publié Des Halles au Balajo, Apaches, voyous et gonzes poilus, La Bastoche, En parlant un peu de Paris (Jean-Paul Rocher), autant de livres consacrés à Paname comme il aime dire. Plus tard il y aurait Paris gangster et Je me souviens de Paris. Rue Saint-Antoine, Claude Dubois est chez lui : il a vécu toute sa vie dans le IVe arrondissement, il est allé au lycée Charlemagne. Surtout, ses deux familles se sont rencontrées dans une vieille maison du quartier Saint-Paul – l'«hôtel Dubois-Junet des Courants d'Air», la dénomme-t-il en riant. Sa grand-mère maternelle y a habité près de soixante ans, ses parents s'y sont connus.
D'un point de vue parisien, la rue Saint-Antoine décrite par Claude Dubois est un documentessentiel. Gavroche y croise Jules Michelet, Georges Simenon côtoie Pierre Goldmann… Fidèle à son style Titi, Claude Dubois entremêle histoire personnelle, histoire historique, histoire littéraire, histoire des faits divers en saupoudrant ses lignes d'argot quand s'y prête l'anecdote. Bref! Un texte savoureux, souvent érudit. Claude Dubois s'apprête à ressortir La Bastoche. Sil'on y ajoute cette Rue Saint-Antoine, c'est le passé populaire du Paris s'étendant de la rue de Lappe au métro Saint-Paul qui, en 2011, sera à l'honneur. L'identité native du Paname d'il y a quelques décennies, aux antipodes du Paris d'aujourd'hui.
L'Air de Paris est un film de Marcel Carné de 1954. Une oeuvre qui, aux yeux du grand historien Louis Chevalier, illustrait au mieux le Paris de ce temps. Petites gens et gens de la haute s'y croisent, des liens inattendus s'y nouent. Le film est en noir et blanc, mais, au Central, la salle du faubourg Saint-Denis où boxe Roland Lesaffre entraîné par Jean Gabin, des vertes et des pas mûres tombent du poulailler, l'Arbre de Vie de l'endroit. L'âme du peuple de Paris, Paname, quoi. Aujourd'hui, je reprends L'Air de Paris pour créer une collection qui a pour objectif de «redonner un coup de gonfleur» à un Paname «à plat», pour argoter un peu. D'instiller du sang neuf à un Paris anémié en privilégiant l'anecdote et la vie au détriment de l'histoire figée. L'Air de Paris aimerait remettre la rue et ses grouillements à l'honneur. Bref, présenter des textes dont l'esprit épouserait celui du film de Carné. Claude Dubois inaugure L'Air de Paris avec La Rue Saint-Antoine, une rue au passé et au présent fourmillant d'historiettes, terme cher à Tallemant des Réaux au XVIIe siècle. D'autres rues, d'autres quartiers suivront: la rue de Lappe, la rue Saint- Denis, la rue Mouffetard, la rue Pigalle… La liste est longue, Paris a du répondant.
Claude Dubois, La rue Saint-Antoine, JP Rocher éditeur, 2011.
Commande possible sur Amazon.fr.
dimanche 22 mai 2011
Trop de Céline tue-t-il Céline? par Olivier Bailly
Comment se retrouver dans le maquis d'ouvrages publiés ou annoncés à l'occasion du cinquantenaire de la mort de l'auteur de «Voyage au bout de la nuit».Commémoré ou non, Louis-Ferdinand Céline se vend bien en librairie. Cinquante ans après la mort de l’auteur de Voyage au bout de la nuit, les livres, études, biographies, témoignages s’amoncellent. Admiré pour ses écrits tout autant que détesté pour son ignominie, Céline provoque les passions et l’appétit des éditeurs. Un casse-tête pour les lecteurs qui peinent à s’y retrouver. N’en fait-on pas trop avec cet auteur sulfureux ?
Au début de l’année 2011, qui marque le cinquantenaire de la mort (le 1er juillet 1961) de Louis-Ferdinand Destouches, dit Céline, Serge Klarsfeld s’indigne: la République ne doit pas célébrer l’un des auteurs les plus violemment antisémites de son temps —en une époque qui n’en manquait pas. Un antisémitisme décuplé par le génie de son écriture, tel est le paradoxe célinien. Le ministère de la Culture fait machine arrière et retire l’écrivain de la liste des commémorations officielles, ce sport national français.
Personne, surtout pas les céliniens, n’a exigé que l’on célèbre l’auteur. Comme dit Emile Brami, l’un de ses biographes, « la seule célébration qui vaille pour un écrivain, ce sont ses lecteurs. En ce qui concerne Céline, il est célébré tous les jours ».
Le Voyage et Mort à crédit restent d'excellentes ventes
Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit restent d’excellentes ventes que les libraires réassortissent constamment. En un an, les deux cents librairies indépendantes françaises regroupées dans le réseau Datalib ont vendu plus de 5.000 exemplaires du Voyage au bout de la nuit et près de 1.600 exemplaires de Mort à crédit en Folio. Qu’on imagine les chiffres de mastodontes comme la Fnac, Leclerc ou Amazon… Les éditions Gallimard, qui ne souhaitent pas communiquer de chiffres, précisent que le Voyage se vend cinq fois plus que ses autres ouvrages parus en format de poche. La proportion est identique avec la Pléiade.
De 1932 à 1961, il n’aura écrit qu’une dizaine de romans, une thèse, deux pièces (théâtre et ballet), quelques articles et préfaces, sans oublier quatre pamphlets édités entre 1936 et 1941 —Mea culpa, Bagatelles pour un massacre, L’Ecole des cadavres et Les Beaux draps. Sa veuve interdit leur réimpression (ils se vendent néanmoins en éditions pirates). Ils tomberont dans le domaine public dans une vingtaine d’années.
Le nombre d’ouvrages consacrés à Céline pour cet anniversaire est sans commune mesure avec sa production. Mais qu’on le veuille ou non, Céline est un génie littéraire. Le monde de l’édition frétille et le lecteur en perd la tête: une dizaine d’études, de biographies, de témoignages paraissent ce printemps. Des rééditions et de nombreuses nouveautés parfois insignifiantes ou de circonstance, et quelques incontournables. On en attend autant avant la fin de l’année. Sans compter les unes des news magazine, des pièces de théâtre et Lorànt Deutsch qui prépare un documentaire pour la chaîne Histoire pour cet automne sur Céline et Paris… A quand les tee-shirts, posters, porte-clés ou mugs à l’effigie de Ferdinand?
«Se promener dans l'abondance»
«Tout ce qui tourne autour de Céline marche bien, sans pour autant que cela soit d’énormes ventes», modère Anne Ghisoli de la librairie Gallimard, boulevard Raspail à Paris. «Mais du coup, chaque éditeur veut faire son petit bouquin en espérant qu’il marchera beaucoup. C’est marketing.» Certains s’en réjouissent: «Pour un lecteur "passionné", il est toujours difficile d’admettre que l’on publie trop ou que l’on parle trop de Céline. J’ai recensé ces trois dernières années entre dix et quinze titres qui lui sont consacrés (uniquement en français et sans compter la presse ou les travaux universitaires), ce chiffre sera largement dépassé en 2011», précise Matthias Gadret, animateur du site Le Petit célinien, qui inventorie exhaustivement tout ce qui paraît sur cet auteur, à la manière de son aîné en papier, Le Bulletin célinien, créé à la fin des années 70 par le Belge Marc Laudelout. Les célinomaniaques sont servis et peuvent, comme lance Matthias Gadret en une formule toute célinienne, «se promener dans l’abondance».
Emile Brami est plus circonspect sur cette inflation. Auteur d’un excellent Céline à rebours qui remonte le cours de la vie de l’écrivain, éditeur chez l’Editeur, ancien directeur de la collection «Céline & Cie» aux éditions Écriture (aujourd’hui dirigée par André Derval), il estime, même s’il y participe, qu’on publie trop de livres sur son écrivain de prédilection: «Il y a un phénomène éditorial. Les éditeurs se disent que c’est l’année Céline, qu’il se vend bien et qu’il leur en faut un dans leur catalogue. Mais personne n’achètera tout. La biographie de Céline, je la connais par cœur. En tant que célinien, j’achèterai un livre qui m’apprendra quelque chose ou qui me sera utile. Or, ce n’est pas le cas avec la plupart de ceux publiés en ce moment.»
Une biographie très attendueUne bonne indication pour le lecteur lambda qui ne sait comment se retrouver dans le maquis de ces publications souvent dispensables. Quels sont les livres à lire sur Céline? A la fin du mois de mai paraît chez Gallimard un ouvrage d’Henri Godard, l'universitaire qui dirige l’édition de Céline en Pléiade. Une référence, donc, et son étude, annoncée comme une biographie, est très attendue.
Henri Godard est l’un des pionniers des études céliniennes en France avec Jean-Pierre Dauphin et l’éditeur Jean-Paul Louis, fondateur des éditions du Lérot. Ce dernier a publié fin 2010, sans attendre ce cinquantenaire, un ouvrage érudit recensant de nombreuses pièces, souvent inédites, analysant le procès de Céline qui dura six ans, de 1944 à 1950. Avec L’Année Céline, publiée depuis deux décennies, Jean-Paul Louis, en dehors de toute considération opportuniste (les tirages de ses livres, joliment fabriqués, sont presque confidentiels) ne s’occupe pas, selon ses propres termes, «de l’effervescence éditoriale».
Parmi les réimpressions, on doit lire La Brinqueballe avec Céline du peintre Henri Mahé, ouvrage indispensable et épuisé depuis longtemps que rééditent les éditions Ecriture. Et puis, il faut bien sûr mentionner D’un Céline l’autre, la somme que publie David Alliot dans la célèbre collection Bouquins/Laffont. Sa volumineuse compilation (plus de 1.100 pages) propose d’approcher Céline d’une manière originale, à travers la présentation raisonnée et séquencée d’une impressionnante collection de témoignages à charge et à décharge (la plupart repris du Cahier de l’Herne consacré à Céline). Au lecteur de faire la part des choses. Alliot tire le gros lot avec cet ouvrage qui, déjà réimprimé, est entré dans le classement des meilleures ventes de L’Express et de Livres Hebdo. Avec déjà huit livres sur Céline à son actif, dont le récent Céline, idées reçues sur un auteur sulfureux, Alliot représente une nouvelle génération de céliniens. S’il fait allégeance à ses aînés biographes, il propose d’aborder Céline sans en évacuer les turpitudes, mais en dépassionnant le débat.
«Céline total et non retouché»Dépassionner le débat n’est en revanche pas le fort du controversé Philippe Alméras, auteur d’une volumineuse biographie de Céline que réédite, dix-sept ans après sa publication chez Robert Laffont, l’éditeur Pierre-Guillaume de Roux (fils de Dominique, éditeur et célinien célèbre). Pour ce dernier, cette biographie «n’est pas une hagiographie. C’est la première qui étudie, analyse, dissèque l’antisémitisme de Céline. Elle reste la plus originale, la plus juste et honnête. Et c’est une biographie d’écrivain. C’est quelqu’un qui a le sens de la formule, une alacrité».
Précisons que le premier témoignage sur Céline, et le premier à pointer son antisémitisme, fut l'oeuvre de Stuart Kaminsky, dont le Céline en chemise brune est toujours disponible. Quand il paraît en 1938, il a néanmoins beaucoup moins de succès que les pamphlets céliniens… La somme d’Alméras (495 pages) n’a rien à voir avec le court essai de Kaminsky. Les céliniens ne sont pas tous d’accord sur cet universitaire atypique qui a dû passer sa thèse aux Etats-Unis: selon certains d’entre eux, «il ne vérifie jamais rien et est très content de lui».
Dans la postface à sa nouvelle édition, il se justifie, n’hésitant pas à conclure, presqu’hautain: «Attention, c’est le Céline total et non retouché que propose ma biographie». Gouailleur et sans doute provocateur, il considère pourtant que la multiplication de –bons– livres sur Céline ne nuit pas à la compréhension de l’homme et de l’œuvre: «Elle éclaire aussi. Si j’étais du même avis qu’Henri Godard, on n’aurait pu parler de rien. Attendons sa biographie. A mon avis, il est en train de se réconcilier avec moi !»
Le cinquantenaire de la mort de Céline verra t-il les céliniens se rabibocher? Rien n’est moins sûr. Mais que, malgré cette frénésie, les lecteurs n’oublient pas l’essentiel: lire Céline. Il n’y a rien de mieux pour se faire une opinion et découvrir un auteur qui, admiré ou détesté, reste l’un des plus grands du XXème siècle.
Olivier BAILLY
Slate.fr, 19/05/2011
Inscription à :
Articles (Atom)




